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Enfin la voilà, dans tout son machiavélisme, l'astucieuse méthode du Pompile. Il y a péril de mort pour lui s'il
attaque la Ségestrie dans son domicile; l'hyménoptère en est si convaincu, qu'il se garde bien de commettre
cette imprudence; mais il sait aussi, qu'une fois délogée de sa demeure, l'Araignée est aussi craintive, aussi
poltronne qu'elle était audacieuse au centre de son entonnoir. Toute sa tactique de guerre consiste donc à
déloger la bête. Ce point acquis, le reste n'est plus rien.
Ainsi doit se comporter le chasseur de Tarentules. Instruit par son confrère, le Pompile apical, je le vois en
esprit sournoisement errer autour du bastion de la Lycose. Celle-ci accourt du fond de son souterrain, croyant
à l'approche d'un gibier; elle remonte son tube vertical, elle étale au dehors ses pattes antérieures, prête à
bondir. Mais c'est le Pompile annelé qui bondit, appréhende une patte, tire et lance la Lycose hors du trou.
C'est désormais proie poltronne, qui se laissera poignarder sans songer à faire usage de ses crochets à venin.
La ruse ici triomphe de la force, et cette ruse n'est pas inférieure à la mienne, lorsque, voulant m'emparer de la
Tarentule, je lui fais mordre un épillet plongé dans le terrier, je l'amène doucement à l'entrée, puis d'un
mouvement brusque la projette au dehors. Pour l'entomologiste comme pour le Pompile, l'essentiel est de faire
quitter son château fort à l'Aranéide. La capture est après sans difficulté, tant le trouble est profond dans la
bête expulsée.
Deux points inverses me frappent dans les faits que je viens d'exposer: l'astuce du Pompile et la sottise de
l'Araignée. Que l'hyménoptère ait acquis peu à peu, comme très favorable à sa descendance, son instinct si
judicieux d'extraire d'abord la proie de son habitacle pour la paralyser après sans péril, je veux bien l'admettre
si l'on m'explique pourquoi le Ségestrie, d'un intellect non moins bien doué que celui du Pompile, ne sait pas
encore déjouer la ruse depuis si longtemps qu'elle en est victime. Que faudrait-il à l'Araignée noire pour
échapper à son exterminateur? Un rien; il lui suffirait de rentrer dans son tube, au lieu de venir se poster en
sentinelle, à l'entrée, toutes les fois que l'ennemi passe dans les environs. C'est très courageux de sa part, je
l'avoue; mais c'est aussi très périlleux. Sur l'une des pattes étalées dehors pour la défense et l'attaque, le
Pompile va fondre, et l'assiégée périra par son audace. Cette posture est bonne dans l'attente d'une proie, mais
l'hyménoptère n'est pas un gibier; c'est un ennemi, et des plus à craindre. L'Aranéide ne l'ignore pas. À sa vue,
au lieu de se camper crânement mais sottement sur le seuil de sa porte, que ne recule-t-elle au fond de sa
forteresse, où l'autre ne viendrait pas l'attaquer? L'expérience des générations accumulées aurait dû lui
apprendre cette tactique si élémentaire et d'un intérêt sans égal pour la prospérité de sa race. Si le Pompile a
perfectionné sa méthode d'attaque, pourquoi la Ségestrie n'a-t-elle pas perfectionné sa méthode de défense?
Est-ce que les siècles de siècles auraient avantageusement modifié l'un sans parvenir à modifier l'autre? Là je
ne comprends plus, ce qui s'appelle plus. Et tout naïvement je me dis: «Puisqu'il faut des Araignées aux
Pompiles, de tout temps ceux-ci ont possédé leur patiente astuce et les autres leur sotte audace.» C'est puéril,
si l'on veut, peu conforme aux visées transcendantes des théories à la mode; il n'y a là ni objectif ni subjectif,
ni adaptation ni différenciation, ni atavisme ni transformisme; soit, mais du moins je comprends.
Revenons aux moeurs du Pompile apical. Sans m'attendre à des résultats de quelque intérêt, car en captivité
les talents respectifs du déprédateur et de la proie paraissent sommeiller, j'ai mis en présence, dans un large
flacon, l'hyménoptère et la Ségestrie. L'Aranéide et son ennemi se fuient mutuellement, aussi craintifs l'un que
l'autre. Par quelques secousses ménagées, je les amène à se toucher. La Ségestrie, par moments, saisit le
Pompile, qui se pelotonne de son mieux, sans chercher à faire usage de son dard; elle le roule entre ses pattes
et même entre ses pinces, mais ne paraît le faire qu'avec répugnance. Une fois, je la vois se coucher sur le dos,
et maintenir le Pompile au-dessus d'elle, à distance autant qu'elle le peut, tout en le roulant entre les pattes
antérieures, le mâchonnant entre les mandibules. L'hyménoptère, soit adresse de sa part, soit frayeur de
l'Aranéide, sort promptement de dessous les redoutables crochets, s'éloigne un peu et ne paraît pas trop se
soucier des bourrades qu'il vient de recevoir. Il se lustre tranquillement les ailes, il se frise les antennes en les
tirant tandis qu'il les maintient à terre sous ses tarses antérieurs. L'attaque de la Ségestrie, stimulée par mes
secousses, se réitère une dizaine de fois, et le Pompile s'échappe toujours des crochets venimeux sans avoir
rien éprouvé, comme s'il était invulnérable.
L'est-il, en effet? En aucune manière, nous en aurons bientôt la preuve; s'il se retire sain et sauf, c'est que
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l'Aranéide n'use pas de ses crochets. Il y a là une sorte de suspension d'armes, une convention tacite de
s'interdire les coups mortels; ou plutôt, il y a démoralisation par la captivité, et les deux adversaires ne sont
plus d'humeur assez belliqueuse pour jouer du stylet. La quiétude du Pompile, qui continue à se friser
crânement en face de la Ségestrie, me rassure sur le sort de mon prisonnier; pour plus de sûreté cependant, je
lui jette un chiffon de papier, dans les plis duquel il trouvera refuge pendant la nuit. Il s'y installe, à l'abri de
l'Araignée. Le lendemain, je le trouve mort. Pendant la nuit, la Ségestrie, aux habitudes nocturnes, avait repris
son audace et poignardé son ennemi. Je le soupçonnais bien que les rôles pouvaient s'intervertir! Le bourreau
d'hier est la victime d'aujourd'hui.
Je remplace le Pompile par une Abeille domestique. Le tête-à-tête ne fut pas long. Deux heures plus tard,
l'Abeille était morte, mordue par l'Araignée. Un Éristale a le même sort. La Ségestrie cependant ne touche à
aucun des deux cadavres, pas plus qu'elle n'avait touché au cadavre du Pompile. Dans ces meurtres, la captive
paraît n'avoir eu d'autre but que de se débarrasser d'un voisin turbulent. Quand viendra l'appétit, peut-être les
victimes seront-elles utilisées? Elles ne le furent pas, et par ma faute. Je mis dans le flacon un Bourdon de
moyenne taille. Un jour plus tard, l'Araignée était morte; son rude compagnon de captivité avait fait le coup.
Terminons là ces duels, irréguliers dans la prison de verre, et complétons l'histoire du Pompile que nous avons
laissé au pied de la muraille avec la Ségestrie paralysée. Il abandonne la proie à terre pour revenir au mur. Il
visite un à un les entonnoirs de l'Araignée, sur lesquels il marche avec la même aisance que sur la pierre; il
inspecte les tubes de soie, il y plonge les antennes, sonde exploratrice; il y pénètre sans la moindre hésitation.
D'où lui vient maintenant cette témérité de s'engager ainsi dans les repaires de la Ségestrie? Tout à l'heure, il
était d'une réserve extrême; en ce moment, il semble insoucieux du péril. C'est qu'il n'y a pas péril en réalité.
L'hyménoptère visite des domiciles sans habitants. Quand il s'engouffre dans un tube de soie, il sait très bien
qu'il n'y a personne, car si la Ségestrie était présente, elle aurait déjà paru sur le seuil du logis. La propriétaire
ne se montrant pas au premier ébranlement des fils du voisinage, c'est la preuve certaine que le tube est
vacant; et le Pompile s'y engage en toute sécurité. Je recommanderai aux observateurs futurs de ne pas
prendre les recherches actuelles pour des manoeuvres de chasse. Je l'ai dit et je le répète: jamais le Pompile ne
pénètre dans l'embuscade de soie tant que l'Araignée s'y trouve.
Parmi les entonnoirs visités, l'un paraît lui convenir plus que les autres il y revint souvent au cours de ses
recherches, qui durent bien près d'une heure. Entre temps, il accourt à l'Araignée, gisant à terre; il la visite, la
tiraille, la rapproche un peu de mur, puis la quitte pour mieux reconnaître le tube objet de ses prédilections.
Enfin il revient à la Ségestrie et la saisit par le bout du ventre. La proie est si lourde, qu'il peut à grande peine
la remuer sur le sol horizontal. Deux pouces le séparent de la muraille. Il y arrive non sans efforts, et
néanmoins, une fois le mur atteint, la besogne s'accomplit prestement. Antée, fils de la Terre, dans sa lutte
contre Hercule, reprenait, dit-on, vigueur, chaque fois que ses pieds touchaient le sol; le Pompile, fils de la
muraille, semble décupler ses forces une fois qu'il a pris pied sur la maçonnerie.
Voici qu'en effet l'hyménoptère hisse sa proie à reculons, sa proie énorme qui pendille. Il grimpe tantôt sur un
plan vertical, tantôt sur un plan incliné, suivant l'inégale surface des pierres. Il franchit des intervalles où il lui
faut marcher le dos en bas, tandis que le gibier oscille dans le vide. Rien ne l'arrête; il monte toujours, jusqu'à
une paire de mètres de hauteur, sans choisir le sentier, sans apercevoir le but puisqu'il progresse à reculons. Là
une corniche se présente, reconnue à l'avance sans doute et atteinte malgré les difficultés d'une ascension qui
ne permettait pas de la voir. Le Pompile y dépose son gibier. Le tube de soie qu'il visitait avec tant d'affection
n'est qu'à une paire de décimètres. Il y va, il visite rapidement et retourne à l'Araignée, qu'il introduit enfin
dans le tube.
Peu après, je le vois ressortir. Il cherche çà et là, sur la muraille, quelques morceaux de mortier, deux ou trois,
assez volumineux, qu'il transporte pour une clôture. L'oeuvre est finie. Il s'envole.
Le lendemain, je visite cet étrange terrier. L'Araignée est au fond du tube de soie, isolée de partout comme sur
un hamac. L'oeuf de l'hyménoptère est collé, non à la face ventrale de la victime, mais bien à la face dorsale,
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vers le milieu, près de la naissance de l'abdomen. Il est blanc, cylindrique et d'une paire de millimètres de
longueur. Les quelques fragments de mortier que j'ai vu transporter n'ont servi qu'à obstruer très grossièrement
la chambre de soie du fond. Ainsi le Pompile apical dépose sa proie et son oeuf non dans un terrier, son
oeuvre à lui, mais dans la demeure même de l'Araignée. Peut-être le tube de soie appartient-il à la victime, qui
fournit à la fois les vivres et le logement. Quel gîte pour la larve de ce Pompile: la chaude retraite et le douillet
hamac de la Ségestrie!
Voilà donc déjà deux chasseurs d'Araignées, le Pompile annelé et le Pompile apical, qui, non versés dans le
métier de mineur, établissent leur postérité à peu de frais dans les trous accidentels des murailles, ou même
dans le repaire de l'Aranéide dont se nourrit la larve. À ces logis, acquis sans fatigue, ils font un simulacre de
clôture avec quelques fragments de mortier. Mais gardons-nous de généraliser ce mode expéditif
d'établissement. D'autres Pompiles sont de vrais fouisseurs, qui vaillamment se creusent un terrier dans le sol,
à une paire de pouces de profondeur. De ce nombre est le Pompile à huit points (Pompilus octopunctatus
Panz.), à livrée noire et jaune, les ailes ambrées, rembrunies au bout. Pour gibier, il choisit les Epeires (Epeira
fasciata, Epeira sericea), grosses Araignées superbement ornées, qui se tiennent à l'affût au centre de leurs
grandes toiles verticales. Ses moeurs ne me sont pas assez connues pour que je puisse les décrire; j'ignore
surtout ses pratiques de chasse. Mais sa demeure m'est familière: c'est un terrier, que j'ai vu commencer,
parachever et clôturer suivant l'habituelle méthode des fouisseurs.
XIII
LES HABITANTS DE LA RONCE
Lorsqu'il émonde sa haie, dont le féroce fouillis déborde sur le chemin, le paysan tronque, à quelques pans du
sol, les lianes de la ronce, et laisse en place la base de la tige, qui ne tarde pas à se dessécher. Ces bouts de
ronce, qu'abrite et défend l'épineux fourré, sont recherchés d'une foule d'hyménoptères pour l'établissement de
leur famille. Le tronçon, devenu aride, offre à qui sait l'exploiter un logis hygiénique, où n'est pas à craindre
l'humidité de la sève; sa moelle, tendre et volumineuse, se prête à un travail facile; son bout sectionné présente
un point d'attaque, qui permet d'atteindre immédiatement le filon de peu de résistance sans ouvrir une voie à
travers la dure enceinte ligneuse. Pour beaucoup d'hyménoptères, collecteurs de miel ou déprédateurs, c'est
donc une trouvaille de prix qu'une pareille tige sèche, lorsqu'elle est d'un diamètre assorti à la taille de qui veut
y élire domicile; c'est de plus un intéressant sujet d'étude pour l'entomologiste qui, l'hiver, un sécateur à la
main, peut s'amasser dans les haies un fagot riche en petites merveilles d'industrie. La visite aux ronciers est
depuis longtemps un de mes passe-temps favoris pendant les loisirs de la mauvaise saison; et il est rare qu'un
aperçu nouveau, un fait inattendu, ne me dédommage de mes accrocs à l'épiderme.
Mes relevés, qui sont fort loin encore d'être complets, énumèrent une trentaine d'espèces habitant la ronce,
autour de mon habitation; d'autres observateurs, plus assidus que moi, explorant une autre région et dans un
rayon plus étendu que le mien, en ont dénombré une cinquantaine. Je donne en note la série complète des
espèces que j'ai reconnues.[5]
[Note 5: Insectes habitant la ronce, aux environs de Sérignan (Vaucluse).
1) HYMÉNOPTÈRES MELLIFICIENS.--Osmia tridentata Duf. et Pér.--Osmia detrita Pérez.--Anihidium
scapulare Latr.--Heriades rubicola Pérez.--Prosopis confusa Schenck.--Ceratina chalcites Germ.--Ceratina
albilabris Fab.--Ceratina callosa Fab.--Ceratina coerulea Villers.
2) HYMÉNOPTÈRES DÉPRÉDATEURS.--Solenius vagus Fab. (Provisions en diptères).--Solenius
lapidarius Lep. (Provisions en araignées?).--Cemonus unicolor Panz. (Provisions en pucerons).--Psen atratus
(Provisions en pucerons noirs).--Tripoxylon figulus Linn. (Provisions en araignées).--Pompilus, inconnu
(Provisions en araignées).--Odynerus delphinalis Giraud.
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3) HYMÉNOPTÈRES PARASITES.--Leucopsis, inconnu, parasite de l'Anthidium scapulare.--Scolien de
petite taille, inconnu, parasite du Solenius vagus.--Omalus auratus, parasite de divers rubicoles.--Cryptus
bimaculatus Grav., parasite de l'Osmia detrita.--Cryptus gyrator Duf., parasite du Tripoxylon
figulus.--Ephialtes divinator Rossi, parasite du Cemonus unicolor.--Ephialtes mediator Grav., parasite du
Psen atratus.--Foenus pyrenaïcus Guérin.--Euritoma rubicola J. Giraud, parasite de l'Osmia detata.
4) COLÉOPTERES.--Zonitis mutica Fab., parasite de l'Osmia tridentata.
Pour la plus grande part, ces insectes ont passé sous les yeux d'un savant maître, M. J. Pérez, professeur à la
Faculté des sciences de Bordeaux. Je lui renouvelle ici mes remerciements pour la bienveillance qu'il a mise à
me les déterminer.]
Il y a là des corps de métier fort divers. Les uns, plus industrieux, mieux outillés, enlèvent la moelle de la tige
sèche et obtiennent ainsi une galerie cylindrique et verticale, dont la longueur peut atteindre jusqu'à près d'une
coudée. Cet étui est ensuite divisé, par des cloisons, en étages plus ou moins nombreux, dont chacun est la
loge d'une larve.--D'autres, moins bien doués en force et en outils, mettent à profit les vieilles galeries d'autrui,
galeries abandonnées après avoir servi de demeure à la famille de leur constructeur. Leur seul travail consiste
à réparer un peu la masure, à déblayer le canal des ruines encombrantes, telles que débris de cocons et
décombre de planchers écroulés, enfin à édifier de nouvelles cloisons, tantôt avec une pâte de terre argileuse,
tantôt avec un béton formé de ratissures de moelle que cimente une goutte de salive.
On reconnaît ces habitations d'emprunt à l'inégal développement des étages. Quand il a lui-même foré le
canal, l'ouvrier est économe de l'espace; il sait ce que cela coûte de peine à obtenir. Les loges sont alors
pareilles, de capacité convenable pour l'habitant, sans exagération en plus ou en moins. Dans cet étui, où s'est
dépensé le travail assidu de semaines entières, il convient de loger le plus grand nombre de larves que
possible, tout en laissant à chacune l'espace nécessaire. L'ordre dans la superposition des étages, l'économie
dans les distances sont alors de règle absolue.
Mais le gaspillage est visible quand l'hyménoptère utilise une ronce creusée par un autre. Tel est le cas du
Tripoxylon figulus. Pour obtenir les magasins où il dépose ses maigres rations d'araignées, il découpe son
cylindre d'emprunt en loges très inégales, au moyen de minces cloisons d'argile. Les unes ont un centimètre
environ, longueur convenable pour l'insecte; les autres se prolongent jusqu'à deux pouces. À ces vastes salles,
si disproportionnées avec l'habitant, se reconnaît l'insouciante prodigalité d'un propriétaire de hasard, à qui la
propriété n'a rien coûté.
Ouvriers de première main, ou bien ouvriers retouchant le travail d'autrui, ils ont tous leurs parasites, qui
constituent la troisième catégorie des habitants de la ronce. Ceux-ci n'ont ni galeries à creuser, ni provisions à
faire: ils déposent leur oeuf dans une cellule étrangère, et leur larve se nourrit, soit des provisions, soit de la
larve même du légitime propriétaire.
En tête de cette population, pour le fini comme pour l'ampleur du travail, se trouve l'Osmie tridentée (Osmia
tridentata Duf. et Pér.), dont j'aurai à m'occuper spécialement dans ce chapitre. Sa galerie, du calibre d'un
crayon, descend parfois jusqu'à une coudée de profondeur. Elle est d'abord presque exactement cylindrique;
mais, au cours de l'approvisionnement, des retouches se font qui la modifient un peu à des distances
géométriquement déterminées. Le travail de forage n'a pas grand intérêt. Au mois de juillet, on voit l'insecte,
campé sur un bout de ronce attaquer la moelle et y creuser un puits. Celui-ci devenu assez profond, l'Osmie y
descend, arrache quelques parcelles de moelle et remonte pour rejeter sa charge au dehors. Cette oeuvre
monotone se continue jusqu'à ce que l'hyménoptère ait jugé la galerie assez longue, ou bien, ce qui arrive
fréquemment, jusqu'à ce qu'il soit arrêté par un noeud infranchissable.
Viennent après la pâtée de miel, la ponte et le cloisonnement, opération délicate à laquelle l'insecte procède
par degrés de la base au sommet. Au fond de la galerie un amas de miel est déposé, et sur cet amas un oeuf est
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pondu; puis une cloison est construite pour séparer cette loge des suivantes, car chaque larve doit avoir sa
chambre spéciale, d'un centimètre et demi environ de longueur, sans communication aucune avec les
chambres voisines. Cette cloison a pour matériaux de la ratissure de moelle de ronce, qu'agglutine et met en
pâte une humeur fournie par l'appareil salivaire. Où prendre ces matériaux? L'Osmie ira-t-elle recueillir au
dehors, à terre, les déblais qu'elle a rejetés en forant le cylindre? Économe de son temps, elle a mieux à faire
que de ramasser sur le sol les parcelles éparpillées. Le canal, ai-je dit, est d'abord tout d'une venue, à peu près
cylindrique; sa paroi conserve encore une mince couche de moelle. Voilà les réserves que l'Osmie, en
constructeur prévoyant, s'est ménagées pour édifier les cloisons. Du bout des mandibules, elle ratisse donc
autour d'elle, mais dans une longueur déterminée, celle qui correspond à la loge suivante; de plus, elle conduit
son travail de façon à creuser davantage la partie moyenne et à laisser rétrécies les deux extrémités. Au canal
cylindrique du début, ainsi succède, dans la partie travaillée, une cavité ovoïde tronquée aux deux bouts, un
espace en forme de tonnelet. Cet espace sera la seconde cellule.
Quant aux déblais, ils sont utilisés sur place, ils servent à la construction de l'opercule qui sert de plafond à la
loge précédente et de plancher à la loge qui suit. Nos entrepreneurs ne combineraient pas mieux pour bien
utiliser le temps des travailleurs. Sur le plancher ainsi obtenu, une autre ration de miel est déposée, et à la
surface de la pâtée un oeuf est pondu. Enfin, au rétrécissement supérieur du tonnelet, une cloison est
construite avec les ratissures fournies par la confection finale de la troisième loge, elle-même façonnée en
ovoïde tronqué. Ainsi se poursuit l'oeuvre, loge par loge, chacune d'elles fournissant la matière de la cloison
qui la sépare de la précédente. Parvenue au bout du cylindre, l'Osmie tamponne l'étui avec une épaisse couche
de la même pâte à cloisons. Et c'est fini pour ce bout de ronce; l'hyménoptère n'y reviendra plus. Si les ovaires
ne sont pas encore épuisés, d'autres tiges sèches seront exploitées de la même manière.
Le nombre de loges varie beaucoup, suivant les qualités de la tige. Si le bout de ronce est long, régulier, sans
noeuds, on peut en compter une quinzaine; c'est du moins le chiffre le plus élevé que m'aient fourni mes
observations. Pour bien juger de l'aménagement, il faut fendre la tige en long, pendant l'hiver, alors que les
provisions sont depuis longtemps consommées, et que les larves sont encloses dans leurs cocons. On voit que
l'étui est divisé, à des distances égales, par de légers étranglements dans chacun desquels est fixé un disque
circulaire, une cloison d'un millimètre à deux d'épaisseur. Les chambres que ces cloisons séparent sont autant
de tonnelets, exactement remplis par un cocon roux, translucide, à travers lequel se voit la larve, recourbée en
hameçon. On dirait un grossier chapelet d'ambre, à grains ovoïdes, contigus par leurs bouts tronqués.
Dans ce chapelet de cocons, quel est le plus vieux, quel est le plus jeune? Le plus vieux est évidemment celui
du fond, celui de la cellule la première construite; le plus jeune est celui qui termine en haut la série, celui de
la dernière cellule construite. L'aînée des larves commence l'empilement, tout au fond de la galerie; la dernière
venue le termine, à l'extrémité supérieure; et les autres se succèdent, d'après leur âge, de la base au sommet.
Remarquons maintenant que, dans le canal, il ne peut y avoir place, à la même hauteur, pour deux Osmies à la
fois, car chaque cocon remplit, sans intervalle vide, l'étage, le tonnelet qui lui appartient; remarquons encore
que, parvenues à l'état parfait, les Osmies doivent toutes sortir de l'étui par le seul orifice que possède le bout
de ronce, l'orifice d'en haut. Il n'y a là qu'un obstacle facile à surmonter, un tampon de moelle agglutinée, dont
les mandibules de l'insecte ont aisément raison. En bas, la tige n'offre aucune voie préparée; d'ailleurs elle se
prolonge indéfiniment sous terre, par les racines. Partout ailleurs est l'enceinte ligneuse, en général trop dure
et trop épaisse pour être forée. C'est donc inévitable: toutes les Osmies, quand viendra le moment de quitter la
demeure, doivent sortir par le haut; et comme l'étroitesse du canal s'oppose au passage de l'insecte qui précède
tant que reste en place l'insecte qui suit, le déménagement doit commencer par le haut, se propager de loge en
loge et se terminer par le bas. L'ordre de sortie est alors l'inverse de l'ordre de primogéniture; les plus jeunes
Osmies quittent le nid les premières, et les plus âgées le quittent les dernières.
L'aînée, celle du fond, a la première achevé sa pâtée de miel et tissé son cocon. Antérieure à toutes ses soeurs
dans la série de ses actes, elle a la première rompu son outre de soie et détruit le plafond qui clôture sa
chambre; c'est du moins ce que fait prévoir la logique des choses. Dans son impatience de sortir, comment s'y
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