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encombrante. Une truelle de mortier de plus ou de moins n'est pas grave affaire. J'avais déjà reconnu que pour
en cueillir une, il faut à mes Chalicodomes un voyage de trois à quatre minutes. Les voyages pour le pollen
durent davantage, de dix à quinze minutes. Jeter là sa pelote, happer la paille avec les mandibules maintenant
libres, l'enlever, récolter nouvelle provision de ciment, c'était en tout une perte de cinq minutes au plus.
L'insecte en a décidé autrement. Il ne veut, il ne peut abandonner sa pelote; et il l'utilise. La larve périra de ce
coup de truelle intempestif; n'importe: c'est le moment de murer la porte, et la porte est murée. Une fois les
mandibules libres, l'extraction pourrait se tenter, dût le couvercle tomber en ruines. L'abeille s'en garde bien:
elle continue son apport de ciment et parachève religieusement le couvercle.
On pourrait se dire encore: obligée d'aller en quête de nouveau mortier après l'abandon du premier pour retirer
la paille, l'abeille laisserait l'oeuf sans surveillance, extrémité à laquelle la mère ne peut se résoudre. Que ne
dépose-t-elle alors la pelote sur la margelle de la cellule? Les mandibules libres enlèveraient la solive; la
pelote aussitôt serait reprise, et tout marcherait à souhait. Mais non: l'insecte a son mortier, et coûte que coûte,
il l'emploie à l'ouvrage auquel il était destiné.
Si quelqu'un voit une ébauche de la raison dans cet intellect d'hyménoptère, il a des yeux plus perspicaces que
les miens. Je ne vois en tout ceci qu'une obstination invincible dans l'acte commencé. L'engrenage a mordu et
le reste du rouage doit suivre. Les mandibules enserrent la pelote de mortier; et l'idée, le vouloir de les
desserrer ne viendra pas à l'insecte tant que cette pelote n'aura pas reçu sa destination. Absurdité plus forte: la
clôture commencée s'achève très soigneusement avec de nouvelles récoltes de mortier! Exquise attention pour
une clôture désormais inutile, attention aucune pour la compromettante poutre. Petite lueur de raison qu'on dit
éclairer la bête, tu es bien voisine des ténèbres, tu n'es rien!
Un autre fait, plus éloquent encore, achèvera de convaincre qui douterait. La ration de miel amassée dans une
cellule est évidemment mesurée sur les besoins de la larve future. Ni trop, ni trop peu. Comment l'abeille
est-elle avertie d'avoir atteint la masse convenable? Les cellules sont de volume à peu près constant, mais elles
ne sont pas remplies en entier, seulement aux deux tiers environ. Un large vide est donc laissé, et
l'approvisionneuse doit juger du moment où le niveau de la pâtée s'élève assez. Par sa complète opacité, le
miel dérobe au regard son épaisseur. Une sonde m'est nécessaire quand je veux jauger le contenu du pot, et je
trouve en moyenne une épaisseur de dix millimètres. L'hyménoptère n'a pas cette ressource; il a la vue qui,
d'après la partie vide, peut renseigner sur la partie pleine. Cela suppose un coup d'oeil quelque peu
géométrique, apte à discerner le tiers d'une longueur. Si l'insecte se guidait par la science d'Euclide, ce serait
bien beau de sa part. Quelle preuve superbe en faveur de sa petite raison: un Chalicodome avoir le coup d'oeil
du géomètre et partager une ligne en trois! Cela mérite sérieuse information.
Cinq cellules approvisionnées, mais incomplètement, sont vidées de leur miel avec un tampon de coton au
bout des pinces. De temps à autre, à mesure que l'hyménoptère apporte de nouvelles provisions, je renouvelle
le curage, tantôt mettant le récipient à sec, tantôt lui laissant une mince couche. Je ne vois pas d'hésitation bien
prononcée chez mes dévalisées, bien qu'elles me surprennent au moment où je taris le pot; d'un zèle tranquille,
elles continuent leur travail. Parfois des filaments de coton restent empêtrés sur les parois des cellules; elles
les enlèvent avec soin, et vont, d'un vol fougueux, les rejeter à distance, suivant l'usage. Finalement, un peu
plus tôt, un peu plus tard, la ponte se fait et le couvercle est mis.
J'effractionne les cinq cellules closes. Dans l'une l'oeuf est pondu sur trois millimètres de miel; dans deux, sur
un millimètre; dans les deux autres, il est déposé sur la paroi du récipient totalement à sec, ou mieux n'ayant
que l'enduit, le vernis, laissé par le frottement du coton emmiellé.
La conséquence saute aux yeux: l'insecte ne juge pas de la quantité du miel d'après l'élévation du niveau; il ne
raisonne pas en géomètre, il ne raisonne pas du tout. Il amasse tant qu'agit en lui l'impulsion secrète qui le
pousse à la récolte jusqu'à complet approvisionnement; il cesse d'amasser lorsque cette impulsion est
satisfaite, n'importe le résultat accidentellement sans valeur. Aucune faculté psychique, aidée de la vie, ne
l'avertit que c'est assez, que c'est trop peu. Une prédisposition instinctive est son seul guide, guide infaillible
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dans les conditions normales, mais dérouté en plein par les artifices de l'expérimentation. Avec la moindre
lueur rationnelle, l'insecte déposerait-il son oeuf sur le tiers, sur le dixième des vivres nécessaires; le
déposerait-il dans une cellule vide; laisserait-il le nourrisson sans nourriture, incroyable aberration de la
maternité? J'ai raconté, que le lecteur décide.
Sous un autre aspect éclate cette prédisposition instinctive, qui ne laisse pas à l'animal la liberté d'agir et par là
même la sauvegarde de l'erreur. Accordons à l'abeille tout le jugement qu'on voudra. Ainsi douée, sera-t-elle
capable de mesurer à la future larve sa ration? En aucune manière. Cette ration, l'abeille ne la connaît pas.
Rien ne renseigne la mère de famille, et cependant, en son premier essai, elle remplit le pot à miel au degré
voulu. En son jeune âge, il est vrai, elle a reçu ration pareille; mais elle l'a consommée dans l'obscurité d'une
cellule; et d'ailleurs, étant larve, elle était aveugle. Le regard ne l'a pas instruite de la masse des vivres.
Resterait la mémoire de l'estomac qui a digéré. Mais cette digestion s'est faite il y a un an, et depuis cette
lointaine époque le nourrisson, devenu adulte, a changé de forme, de demeure, de manière de vivre. C'était un
ver, c'est une abeille. L'insecte actuel a-t-il souvenir de ce repas de l'enfance? Pas plus que nous des gorgées
de lait puisées au sein maternel. L'abeille ne sait donc rien de la quantité de vivres nécessaires à sa larve, ni
par le souvenir, ni par l'exemple, ni par l'expérience acquise. Quel est alors son guide pour jauger la pâtée
avec tant de précision? Le jugement et la vue laisseraient la mère très perplexe, exposée à donner trop ou pas
assez. Pour la renseigner, sans erreur possible, il faut une prédisposition spéciale, une impulsion inconsciente,
un instinct, voix intérieure qui dicte la mesure.
XI
LA TARENTULE À VENTRE NOIR
L'Araignée a mauvais renom: pour la plupart d'entre nous, c'est un animal odieux, malfaisant, que chacun
s'empresse d'écraser sous le pied. À ce jugement sommaire, l'observateur oppose l'industrie de la bête, ses
talents de tisserand, ses ruses de chasse, ses tragiques amours et autres traits de moeurs de puissant intérêt.
Oui, l'Araignée est bien digne d'étude, même en dehors de toute préoccupation scientifique; mais on la dit
venimeuse, et voilà son crime, voilà la cause première des répugnances qu'elle nous inspire. Venimeuse,
d'accord, si l'on entend par là que la bête est armée de deux crochets donnant prompte mort à la petite proie
saisie; mais il y a loin entre mettre à mal un homme et tuer un moucheron. Si foudroyant qu'il soit sur l'insecte
enlacé dans la fatale toile, le venin de l'aranéide est sur nous sans gravité et produit moins d'effet que la piqûre
d'un cousin. C'est là, du moins, ce que l'on peut affirmer pour la grande majorité des Araignées de nos pays.
Quelques-unes pourtant sont à craindre; et de ce nombre, d'abord la Malmignatte, si redoutée des paysans
corses. Je l'ai vue s'établir dans les sillons, y tendre sa toile et se ruer avec audace sur des insectes plus gros
qu'elle; j'ai admiré son costume de velours noir avec taches d'un rouge carminé; j'ai surtout entendu sur son
compte des propos fort peu rassurants. Aux alentours d'Ajaccio et de Bonifacio, sa morsure est réputée très
dangereuse, parfois mortelle. Le campagnard l'affirme, et le médecin n'ose pas toujours le nier. Aux environs
de Pujaud, non loin d'Avignon, les moissonneurs parlent avec effroi du Théridion lugubre, observé d'abord par
L. Dufour dans les montagnes de la Catalogne; d'après leur dire, sa morsure amènerait de sérieux accidents.
Les Italiens ont fait renommée terrible à la Tarentule, qui provoque chez la personne piquée des accès
convulsifs, des danses désordonnées. Pour combattre le tarentisme--ainsi s'appelle la maladie suite de la
morsure de l'Araignée italienne--il faut recourir à la musique, seul remède efficace, à ce que l'on assure. On a
noté des airs spéciaux, les plus aptes à soulager. Il y a une chorégraphie et une musique médicales. Et nous,
n'avons-nous pas la tarentelle, danse vive et sautillante, léguée peut-être par la thérapeutique du paysan des
Calabres?
Faut-il prendre au sérieux ces étrangetés, faut-il en rire? Après le peu que j'ai vu, j'hésite. Rien ne dit que la
morsure de la Tarentule ne puisse provoquer, chez les personnes faibles et très impressionnables, un désordre
nerveux que la musique soulage; rien ne dit qu'une transpiration abondante, suite d'une danse fort agitée, ne
soit apte à diminuer le malaise en diminuant la cause du mal. Loin de rire, je réfléchis et m'informe lorsque le
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paysan calabrais me parle de sa Tarentule, le moissonneur de Pujaud de son Théridion lugubre, le laboureur
corse de sa Malmignatte. Ces aranéides et quelques autres pourraient bien mériter, du moins en partie, leur
terrible réputation.
La plus robuste des Araignées de ma contrée, la Tarentule à ventre noir, va nous donner tantôt, sur ce sujet,
matière à réflexion. Je n'ai point à traiter un point médical, je m'occupe avant tout de l'instinct; mais comme
les crochets à venin ont un rôle de premier ordre dans les manoeuvres de guerre du chasseur, accessoirement
je parlerai de leurs effets. Les moeurs de la Tarentule, ses embuscades, ses ruses, ses méthodes pour tuer la
proie, voilà mon sujet. Je lui donnerai pour préambule un récit de L. Dufour, un de ces récits qui faisaient
autrefois mes délices et n'ont pas peu contribué à mes liaisons avec l'insecte. Le savant des Landes nous parle
de la Tarentule ordinaire, de celle des Calabres, observée par lui en Espagne:
«La Lycose tarentule habite de préférence les lieux découverts, secs, arides, incultes, exposés au soleil. Elle se
tient ordinairement, au moins quand elle est adulte, dans des conduits souterrains, dans de véritables clapiers,
qu'elle se creuse elle-même. Ces clapiers, cylindriques et souvent d'un pouce de diamètre, s'enfoncent jusqu'à
plus d'un pied dans la profondeur du sol; mais ils ne sont pas perpendiculaires. L'habitant de ce boyau prouve
qu'il est en même temps chasseur adroit et ingénieur habile. Il ne s'agissait pas seulement pour lui de
construire un réduit profond qui pût le dérober aux poursuites de ses ennemis, il fallait encore qu'il établît là
son observatoire pour épier sa proie et s'élancer sur elle comme un trait. La Tarentule a tout prévu: le conduit
souterrain a effectivement d'abord une direction verticale; mais à quatre ou cinq pouces du sol, il se fléchit à
angle obtus, il forme un coude horizontal, puis redevient perpendiculaire. C'est à l'origine de ce tube que la
Tarentule s'établit en sentinelle vigilante et ne perd pas un instant de vue la porte de sa demeure; c'est là qu'à
l'époque où je lui faisais la chasse j'apercevais ces yeux étincelants comme des diamants, lumineux comme
ceux du chat dans l'obscurité.
«L'orifice extérieur du terrier de la Tarentule est ordinairement surmonté par un tuyau construit de toutes
pièces par elle-même. C'est un véritable ouvrage d'architecture, qui s'élève jusqu'à un pouce au-dessus du sol
et a parfois deux pouces de diamètre, en sorte qu'il est plus large que le terrier lui-même. Cette dernière
circonstance, qui semble avoir été calculée par l'industrieuse aranéide, se prête à merveille au développement
obligé des pattes au moment où il faut saisir la proie. Ce tuyau est principalement composé par des fragments
de bois sec unis par un peu de terre glaise, et si artistement disposés les uns au-dessus des autres, qu'ils
forment un échafaudage en colonne droite, dont l'intérieur est un cylindre creux. Ce qui établit surtout la
solidité de cet édifice tubuleux, de ce bastion avancé, c'est qu'il est revêtu, tapissé en dedans, d'un tissu ourdi
par les filières de la Lycose et se continuant dans tout l'intérieur du terrier. Il est facile de concevoir combien
ce revêtement si habilement fabriqué doit être utile, et pour prévenir les éboulements, les déformations, et
pour l'entretien de la propreté, et pour faciliter aux griffes de la Tarentule l'escalade de sa forteresse.
«J'ai laissé entrevoir que ce bastion du terrier n'existait pas toujours; en effet, j'ai souvent rencontré des trous
de Tarentule où il n'y en avait pas de traces, soit qu'il eût été détruit accidentellement par le mauvais temps,
soit que la Lycose ne rencontrât pas toujours des matériaux pour sa construction, soit enfin parce que le talent
de l'architecte ne se déclare peut-être que dans les individus parvenus au dernier degré, à la période de
perfection de leur développement physique et intellectuel.
«Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai eu de nombreuses occasions de constater ces tuyaux, ces ouvrages
avancés de la demeure de la Tarentule; ils me représentent en grand les fourreaux de quelques Friganes.
L'aranéide a voulu atteindre plusieurs buts en les construisant: elle met son réduit à l'abri des inondations, elle
le prémunit contre la chute des corps étrangers qui, balayés par le vent, finiraient par l'obstruer; enfin elle s'en
sert comme d'une embûche en offrant aux mouches et autres insectes dont elle se nourrit un point saillant pour
s'y poser. Qui nous dira toutes les ruses employées par cet adroit et intrépide chasseur?
«Disons maintenant quelque chose sur les chasses assez amusantes de la Tarentule. Les mois de mai et juin
sont la saison la plus favorable pour les faire. La première fois que je découvris les clapiers de cette aranéide
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et que je constatai qu'ils étaient habités, en l'apercevant en arrêt au premier étage de sa demeure, qui est le
coude dont j'ai parlé, je crus, pour m'en rendre maître, devoir l'attaquer de vive force et la poursuivre à
outrance; je passai des heures entières à ouvrir la tranchée avec un couteau de plus d'un pied sur deux pouces
de largeur, sans rencontrer la Tarentule. Je recommençai cette opération dans d'autres clapiers et toujours avec
aussi peu de succès; il m'eût fallu une pioche pour atteindre mon but, mais j'étais trop éloigné de toute
habitation. Je fus obligé de changer mon plan d'attaque et je recourus à la ruse. La nécessité est, dit-on, la
mère de l'industrie.
«J'eus l'idée, pour simuler un appât, de prendre un chaume de graminée surmonté d'un épillet, et de frotter,
d'agiter doucement celui-ci à l'orifice du clapier. Je ne tardai pas à m'apercevoir que l'attention et les désirs de
la Lycose étaient éveillés. Séduite par cette amorce, elle s'avançait à pas mesurés vers l'épillet. Je retirais à
propos celui-ci un peu en dehors du trou pour ne pas laisser à l'animal le temps de la réflexion; et l'Aranéide
s'élançait souvent d'un seul trait hors de sa demeure, dont je m'empressais de fermer l'entrée. Alors la
Tarentule, déconcertée de sa liberté, était fort gauche à éluder mes poursuites et je l'obligeais à entrer dans un
cornet de papier que je fermais aussitôt.
«Quelquefois, se doutant du piège, ou moins pressée peut-être par la faim, elle se tenait sur la réserve,
immobile, à une petite distance de la porte qu'elle ne jugeait pas à propos de franchir. Sa patience lassait la
mienne. Dans ce cas, voici la tactique que j'employais. Après avoir bien reconnu la direction du boyau et la
position de la Lycose, j'enfonçais avec force et obliquement une lame de couteau, de manière à surprendre
l'animal par derrière et à lui couper la retraite en barrant le clapier. Je manquais rarement mon coup, surtout
dans des terrains qui n'étaient pas pierreux. Dans cette situation critique, ou bien la Tarentule, effrayée,
quittait la tanière pour gagner le large, ou bien elle s'obstinait à demeurer acculée contre la lame du couteau.
Alors, en faisant exécuter à celle-ci un mouvement de bascule assez brusque, je lançais au loin et la terre et la
Lycose, dont je m'emparais. En employant ce procédé de chasse, je prenais parfois jusqu'à une quinzaine de
Tarentules dans l'espace d'une heure.
«Dans quelques circonstances où la Tarentule était tout à fait désabusée du piège que je lui tendais, je n'ai pas
été peu surpris, quand j'enfonçais l'épillet jusqu'à le tourner dans son gîte, de la voir jouer avec un espèce de
dédain avec cet épillet et le repousser à coups de pattes, sans se donner la peine de gagner le fond de son
réduit.
«Les paysans de la Pouille, au rapport de Baglivi, font aussi la chasse à la Tarentule en imitant, à l'orifice de
son terrier, le bourdonnement d'un insecte au moyen d'un chaume d'avoine.
«Ruricolae nostri, dit-il, quando eas captare volunt, ad illorum latibula accedunt, tenuisque avenaceae
fistulae sonum, apum murmuri non absimilem, modulantur. Quo audito, ferox exit Tarentula ut muscas vel
alia hujus modi insecta, quorum murmur esse putat, captat; captatur tamen ista a rustico insidiatore.
«La Tarentule, si hideuse au premier aspect, surtout lorsqu'on est frappé de l'idée du danger de sa piqûre, si
sauvage en apparence, est cependant très susceptible de s'apprivoiser, ainsi que j'en ai fait plusieurs fois
l'expérience.
«Le 7 mai 1812, pendant mon séjour à Valence, en Espagne, je pris, sans la blesser, une Tarentule mâle
d'assez belle taille, et je l'emprisonnai dans un bocal de verre clos par un couvercle de papier, au centre duquel
j'avais pratiqué une ouverture à panneau. Dans le fond du vase, j'avais fixé un cornet de papier qui devait lui
servir de demeure habituelle. Je plaçai le bocal sur une table de ma chambre à coucher, afin de l'avoir souvent
sous les yeux. Elle s'habitua promptement à la réclusion, et finit par devenir si familière, qu'elle venait saisir
au bout de mes doigts la mouche vivante que je lui servais. Après avoir donné à sa victime le coup de mort
avec les crochets de ses mandibules, elle ne se contentait pas comme la plupart des Araignées, de lui sucer la
tête, elle broyait tout son corps en l'enfonçant successivement dans la bouche au moyen des palpes; elle
rejetait ensuite les téguments triturés et les balayait loin de son gîte.
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«Après son repas, elle manquait rarement de faire sa toilette, qui consistait à brosser, avec les tarses
antérieurs, ses palpes et ses mandibules, tant en dehors qu'en dedans; après cela, elle reprenait son air de
gravité immobile. Le soir et la nuit étaient pour elle le temps de la promenade. Je l'entendais souvent gratter le
papier du cornet. Ces habitudes confirment l'opinion, déjà émise ailleurs par moi, que la plupart des Aranéides
ont la faculté de voir le jour et la nuit, comme les chats.
«Le 28 juin, ma Tarentule changea de peau, et cette mue qui fut la dernière n'altéra d'une manière sensible ni
la couleur de sa robe, ni la grandeur de son corps. Le 14 juillet, je fus obligé de quitter Valence, et je restai
absent jusqu'au 23. Durant ce temps, la Tarentule jeûna; je la trouvai bien portante à mon retour. Le 2 août, je
fis encore une absence ci neuf jours, que ma prisonnière supporta sans aliments et sans altération de santé. Le
1er octobre, j'abandonnai encore la Tarentule sans provisions de bouche. Le 21 de ce mois, étant à vingt lieues
de Valence, où j'étais destiné à demeurer, j'expédiai un domestique pour me l'apporter. J'eus le regret
d'apprendre qu'on ne l'avait pas trouvée dans le bocal, et j'ai ignoré son sort.
«Je terminerai mes observations sur les Tarentules par une courte description d'un combat singulier entre ces
animaux. Un jour que j'avais fait une chasse heureuse à ces Lycoses, je choisis deux mâles adultes et bien
vigoureux que je mis en présence dans un large bocal, afin de me procurer le plaisir d'un combat à mort.
Après avoir fait plusieurs fois le tour du cirque pour chercher à s'évader, ils ne tardèrent pas, comme à un
signal donné, à se poster dans une attitude guerrière. Je les vis avec surprise prendre leur distance, se redresser
gravement sur leurs pattes de derrière, de manière à se présenter mutuellement le bouclier de leur poitrine.
Après s'être observés ainsi face à face pendant deux minutes, après s'être sans doute provoqués par des regards
qui échappaient aux miens, je les vis se précipiter en même temps l'un sur l'autre, s'entrelacer de leurs pattes,
et chercher dans une lutte obstinée à se piquer avec les crochets des mandibules. Soit fatigue, soit convention,
le combat fut suspendu; il y eut une trêve de quelques instants, et chaque athlète, s'éloignant un peu, vint se
replacer dans sa posture menaçante. Cette circonstance me rappela que, dans les combats singuliers des chats,
il y a aussi des suspensions d'armes. Mais la lutte ne tarda pas à recommencer avec plus d'acharnement entre
mes deux Tarentules. L'une d'elles, après avoir balancé la victoire, fut enfin terrassée et blessée d'un trait
mortel à la tête. Elle devint la proie du vainqueur, qui lui déchira le crâne et la dévora. Après ce combat
singulier, j'ai conservé vivante pendant plusieurs semaines la Tarentule victorieuse.»
Ma région ne possède pas la Tarentule ordinaire, l'Aranéide dont le savant des Landes vient de nous raconter
les moeurs; mais elle a son équivalent à ventre noir ou Lycose de Narbonne, moitié moindre que la première,
parée de velours noir à la face inférieure, sous le ventre surtout, chevronnée de brun sur l'abdomen, annelée de
gris et de blanc sur les pattes. Les terrains arides, caillouteux, à végétation de thym grillée par le soleil, sont sa
demeure favorite. Dans mon laboratoire de l'harmas, il y a bien une vingtaine de terriers de cette Lycose.
Rarement je passe à côté de ces repaires sans donner un coup d'oeil au fond des clapiers, où luisent, comme
des diamants, les quatre gros yeux, les quatre télescopes des recluses. Les quatre autres, beaucoup plus petits,
ne sont pas visibles à cette profondeur.
Si je veux richesses plus grandes, je n'ai qu'à me rendre à quelques cents pas de ma demeure, sur le plateau
voisin, autrefois forêt pleine d'ombre, aujourd'hui morne solitude où pâture le Criquet et vole de pierre en
pierre le Motteux. L'amour du lucre a dévasté le pays. Le vin rapportant beaucoup, on extirpa la forêt pour
planter la vigne. Le Phylloxera est venu, la souche a péri, et le vert plateau d'autrefois n'est plus qu'une
étendue désolée, où quelques touffes de robustes gramens poussent parmi les cailloux. Cette Arabie Pétrée est
le paradis de la Lycose; en une heure de temps, si besoin était, j'y découvrirais un cent de terriers dans une
médiocre étendue.
Ces demeures sont des puits d'un pied de profondeur environ, d'abord verticaux, puis infléchis en coude. Leur
diamètre moyen est d'un pouce. Sur le bout de l'orifice s'élève une margelle, formée de paille, de menus brins
de toute nature, jusqu'à de petits cailloux de la grosseur d'une noisette. Le tout est maintenu en place, cimenté
avec de la soie. Fréquemment l'Araignée se borne à rapprocher les feuilles sèches du gazon voisin, qu'elle
assujettit avec les liens de ses filières, sans les détacher de la plante; fréquemment aussi, à la construction en
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