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rencontrer plus juste. Ch. Darwin, en effet, m'apprit plus tard que son grand-père avait dit a wasp, dans son
livre Zoonomia. Si la rectification honorait ma perspicacité, elle ne m'était pas moins très pénible, car j'avais
émis des soupçons sur la clairvoyance de l'observateur, soupçons injustes où m'avait entraîné l'infidélité du
traducteur. Que cette note remette dans les limites convenables les affirmations de ma bonne foi surprise. Je
fais hardiment la guerre aux idées que je crois fausses; mais Dieu me garde de le faire jamais à ceux qui les
soutiennent.]
Mais cet enchaînement d'idées, si rudimentaire qu'il soit, se fait-il en réalité dans l'intellect de l'insecte? Je suis
convaincu du contraire, et mes preuves sont sans répliques. Dans le premier volume de ces Souvenirs, j'ai
démontré expérimentalement que la Guêpe d'Érasme Darwin ne faisait qu'obéir à son intellect habituel, qui est
de dépecer le gibier saisi et de ne garder que la partie la plus nutritive, le thorax. Que le temps soit
parfaitement calme ou que le vent souffle, dans l'abri d'un épais fourré comme en plein air, je vois
l'hyménoptère procéder au triage de l'aride et du succulent: je le vois rejeter les pattes, les ailes, la tête, le
ventre, et ne garder que la poitrine pour la marmelade destinée aux larves. Que signifie alors ce dépècement
en faveur de la raison, lorsque le vent souffle? Il ne signifie rien du tout, car il aurait également lieu dans un
calme parfait. Érasme Darwin s'est trop pressé dans sa conclusion, produit des vues de son esprit et nullement
de la logique des choses. S'il s'était au préalable informé des habitudes de la Guêpe, il n'aurait pas donné
comme argument sérieux un fait sans rapport aucun avec la grave question de la raison des bêtes.
Je suis revenu sur cet exemple pour montrer à quelles difficultés se heurte celui qui se borne à des
observations fortuites, seraient-elles faites avec soin. Il ne convient pas de compter sur un heureux hasard,
unique peut-être. Il faut multiplier les observations, les contrôler l'une par l'autre; il faut provoquer les faits,
s'enquérir de ceux qui suivent, démêler leur enchaînement; alors, seulement alors, et avec beaucoup de
réserve, il est permis d'émettre quelques vues dignes de foi. Je ne trouve nulle part des documents recueillis
dans des conditions pareilles; aussi, malgré tout mon désir, m'est-il impossible d'étayer, sur le témoignage
d'autrui, le peu que j'ai reconnu moi-même.
Mes Chalicodomes, avec leurs nids appendus aux parois du porche dont j'ai parlé, se prêtaient à
l'expérimentation suivie mieux que tout autre hyménoptère. Je les avais là, dans ma demeure, sous mes yeux à
toute heure du jour, aussi longtemps que je le désirais. Il m'était loisible d'en suivre les actes dans tous leurs
détails et de conduire à bonne fin une épreuve si longue qu'elle fût; leur nombre d'ailleurs me permettait de
renouveler mes essais jusqu'à parfaite conviction. Les Chalicodomes me fourniront donc encore les matériaux
de ce chapitre.
Quelques mots sur les travaux avant de commencer. Le Chalicodome des hangars utilise d'abord les vieilles
galeries du gâteau de terre, galeries dont il abandonne débonnairement une partie à deux Osmies, ses gratuits
locataires: l'Osmie à trois cornes et l'Osmie de Latreille. Ces vieux corridors, qui épargnent le travail, sont
recherchés; mais il n'y en a pas beaucoup de libres, les Osmies plus précoces étant déjà maîtresses de la
plupart; aussi commence bientôt la construction de nouvelles cellules, maçonnées à la surface du gâteau, qui
de la sorte augmente chaque année en épaisseur. L'édifice cellulaire n'est pas bâti en une seule fois: le mortier
et le miel alternent à diverses reprises. La maçonnerie débute par une sorte de petit nid d'hirondelle, par un
demi-godet dont l'enceinte se complète par la paroi lui servant d'appui. Figurons-nous une cupule de gland
partagée en deux et soudée à la surface du gâteau; voilà le récipient assez avancé pour un commencement
d'apport de miel.
L'abeille alors laisse le mortier et s'occupe de la récolte. Après quelques voyages d'approvisionnement, le
travail de maçonnerie recommence, et de nouvelles assises exhaussent les bords du godet, qui devient apte à
recevoir provisions plus abondantes. Puis, nouveau changement de métier; le maçon se fait récolteur. Un peu
plus tard, le récolteur redevient maçon; et ces alternatives se renouvellent jusqu'à ce que la cellule ait la
hauteur réglementaire et possède la quantité de miel nécessaire à la larve. Ainsi reviennent tour à tour, plus ou
moins nombreux dans chaque série, les voyages au sentier aride, où le ciment se récolte et se gâche, et les
voyages aux fleurs, où le jabot se gonfle de miel et le ventre s'enfarine de pollen.
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Vient enfin le moment de la ponte. On voit l'abeille arriver avec une pelote de mortier. Elle donne un coup
d'oeil à la cellule pour s'enquérir si tout est en ordre; elle y introduit l'abdomen et la ponte se fait. À l'instant,
la pondeuse met les scellés au logis; avec sa pelote de ciment, elle clôt l'orifice, et ménage si bien la matière,
que le couvercle est façonné au complet dans cette première séance; il ne lui manque que d'être épaissi,
consolidé par de nouvelles couches, oeuvre qui presse moins et se fera tantôt. Ce qui est pressant, paraît-il,
aussitôt opéré le dépôt sacré de l'oeuf, c'est de fermer la cellule et d'éviter ainsi des visites malintentionnées en
l'absence de la mère. L'abeille doit avoir de graves motifs de hâter ainsi la clôture. Qu'adviendrait-il si, la
ponte faite, elle laissait le logis ouvert et s'en allait à la carrière de ciment chercher de quoi murer la porte?
Quelque larron surviendrait peut-être, qui remplacerait l'oeuf du Chalicodome par le sien. Nous verrons que
de tels larcins ne sont pas supposition gratuite. Toujours est-il que la maçonne ne pond jamais sans avoir aux
mandibules la pelote de mortier nécessaire pour la construction immédiate de l'opercule. L'oeuf chéri ne doit
pas rester un seul instant exposé aux convoitises des maraudeurs.
À ces renseignements je joindrai quelques aperçus généraux qui faciliteront l'intelligence de ce qui va suivre.
Tant qu'il reste dans les conditions normales, l'insecte a ses actes très rationnellement calculés en vue du but à
obtenir. Quoi de plus logique, par exemple, que les manoeuvres de l'hyménoptère giboyeur paralysant sa proie
pour la conserver fraîche à sa larve, et donner à celle-ci néanmoins pleine sécurité? C'est supérieurement
rationnel; nous ne trouverions pas mieux; et cependant l'insecte n'agit pas ici par raison. S'il raisonnait sa
chirurgie, il serait notre supérieur. Il ne viendra à l'esprit de personne que l'animal puisse, le moins du monde,
se rendre compte de ses savantes vivisections. Ainsi, tant qu'il ne sort pas de la voie à lui tracée, l'insecte peut
accomplir les actes les plus judicieux sans que nous soyons en droit d'y voir la moindre intervention de la
raison.
Qu'adviendrait-il dans des circonstances accidentelles? Ici deux cas sont formellement à distinguer si nous ne
voulons nous exposer à de fortes méprises. Et d'abord l'accident survient dans un ordre de choses dont
l'insecte est en ce moment occupé. En ces conditions, l'animal est capable de parer à l'accident; il continue,
sous une forme similaire, le travail auquel il se livrait; il reste, enfin, dans son état psychique actuel. En
second lieu, l'accident a rapport à un ordre de choses qui remonte plus haut, il a trait à une oeuvre finie dont
l'insecte n'a plus normalement à s'occuper. Pour parer à cet accident, l'animal aurait à remonter son courant
psychique, il aurait à refaire ce qu'il a fait tantôt pour se livrer après à autre chose. L'insecte en est-il capable;
saura-t-il laisser l'actuel pour revenir sur le passé, s'avisera-t-il de revenir sur un travail beaucoup plus urgent
que celui dont il est occupé? Là vraiment seraient des preuves d'un peu de raison. C'est ce que
l'expérimentation décidera.
Voici d'abord quelques faits rentrant dans le premier cas:
Un Chalicodome vient de terminer la première couche du couvercle de la cellule. Il est parti à la recherche
d'une autre pelote de mortier pour consolider l'ouvrage. En son absence, je perce l'opercule avec une aiguille
et j'y fais large brèche intéressant la moitié de l'ouverture. L'insecte revient et répare parfaitement le dégât.
Occupé d'abord du couvercle, il continue son travail en réparant ce couvercle.
Un second en est aux premières assises de sa maçonnerie. La cellule n'est encore qu'un godet de peu de
profondeur sans provision aucune. Je perce largement le fond de la tasse et l'insecte s'empresse de boucher le
trou. Il bâtissait, et il se détourne un peu pour continuer de bâtir. Sa réparation est une suite du travail qui
l'occupait.
Un troisième a déposé l'oeuf et fermé la cellule. Tandis qu'il est allé chercher une nouvelle provision de
ciment pour mieux murer la porte, je pratique une large brèche immédiatement au-dessous du couvercle,
brèche trop haut placée pour que le miel s'écoule. L'insecte, arrivant avec du mortier non destiné à pareil
ouvrage, voit son pot égueulé et le remet très bien en état. Voilà une prouesse comme je n'en ai pas vu souvent
d'aussi judicieuse. Tout bien considéré cependant, ne prodiguons pas la louange. L'insecte clôturait. À son
retour, il voit une fente, pour lui mauvais joint qui lui a d'abord échappé; il complète son travail actuel en
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donnant mieux le joint.
De ces trois exemples, que j'extrais d'un grand nombre d'autres plus ou moins pareils, il résulte que l'insecte
sait faire face à l'accidentel pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l'ordre de choses qui l'occupe en ce
moment. Affirmerons-nous la raison? Et pourquoi! L'insecte persiste dans le même courant psychique, il
continue son acte, il fait ce qu'il faisait avant, il retouche ce qui pour lui n'est qu'une maladresse dans l'oeuvre
présente.
Voici du reste qui changerait du tout au tout nos appréciations si l'idée nous venait de voir dans ces brèches
réparées un ouvrage dicté par la raison. Soient, en premier lieu, des cellules pareilles à celles de la seconde
expérience, c'est-à-dire ébauchées sous forme de godet de peu de profondeur, mais contenant déjà du miel. Je
les perce au fond d'un trou par lequel les provisions suintent et se perdent. Leurs propriétaires récoltent.
Soient, d'autre part, des cellules à peu près achevées et dont l'approvisionnement est très avancé. Je les perce
de même au fond et donne issue au miel qui dégoutte peu à peu. Leurs propriétaires maçonnent.
D'après ce qui précède, le lecteur s'attend peut-être à une réparation immédiate, réparation très urgente, car il y
va du salut de la larve future. Qu'on se détrompe: les voyages se multiplient et alternent tantôt pour la pâtée,
tantôt pour le mortier, et aucun des Chalicodomes ne s'occupe de la désastreuse brèche. Celui qui récoltait
continue à récolter, celui qui bâtissait une nouvelle assise procède à l'assise suivante, comme si rien
d'extraordinaire ne se passait. Enfin, si les cellules éventrées sont assez élevées et contiennent provision
suffisante, l'insecte dépose son oeuf, met une porte au logis et passe à des fondations nouvelles sans porter
remède à la fuite du miel. Deux ou trois jours après, ces cellules ont perdu tout leur contenu, qui forme longue
traînée à la surface du gâteau.
Est-ce par défaut d'intellect que l'abeille laisse le miel se perdre? Ne serait-ce pas plutôt par impuissance? Il
pourrait se faire que le mortier dont la maçonne dispose ne fût pas apte à faire prise sur les bords d'un trou
englué de miel. Celui-ci peut-être empêcherait le ciment de s'adapter à l'orifice; et alors l'inaction de l'insecte
serait résignation à un mal irréparable. Informons-nous avant de rien conclure.--Avec des pinces, j'enlève à
une abeille sa pelote de mortier et je l'applique contre le trou d'où le miel suinte. Ma réparation obtient un
plein succès, quoique je ne puisse me flatter de rivaliser d'adresse avec la maçonne. Pour un travail fait de
main d'homme, c'est très acceptable. Ma truelle de mortier fait corps avec la paroi éventrée, elle durcit comme
d'habitude et le miel ne coule plus. Voilà qui est bien. Que serait-ce si le travail avait été fait par l'insecte,
doué d'outils d'exquise précision? Si le Chalicodome s'abstient, ce n'est donc pas impuissance de sa part, ce
n'est pas défaut de qualités convenables dans la matière employée.
Une autre objection se présente. N'est-ce pas aller trop loin que d'admettre dans l'intellect de l'insecte cette
liaison d'idées: le miel coule parce que la cellule est trouée; pour l'empêcher de se perdre, il faut boucher le
trou. Tant de logique excède peut-être sa pauvre petite cervelle. Et puis le trou ne se voit pas, il est masqué par
le miel qui dégoutte. La cause de l'écoulement est une inconnue; et remonter de la fuite du liquide à cette
cause, la brèche du récipient, est pour l'insecte un raisonnement trop élevé.
Une cellule à l'état de godet rudimentaire et sans approvisionnement, est percée à la base d'un trou de trois à
quatre millimètres d'ampleur. Peu d'instants après, cet orifice est bouché par la maçonne. Déjà nous avons
assisté à semblable réparation. Cela fait, l'insecte se met à approvisionner. Je refais le trou au même point. Par
cette ouverture le pollen ruisselle et tombe à terre lorsque l'hyménoptère brosse dans la cellule son premier
apport. Le dégât est certainement reconnu. En plongeant la tête au fond du godet pour s'informer de ce qu'elle
vient d'emmagasiner, l'abeille engage les antennes dans l'orifice artificiel, qu'elle palpe, qu'elle explore, qu'elle
ne peut manquer de voir.
J'aperçois les deux filets explorateurs qui s'agitent hors du trou. L'insecte reconnaît la brèche, c'est indubitable.
Il part. De son expédition actuelle rapportera-t-il du mortier pour réparer le pot percé, comme il vient de le
faire quelques instants avant?
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Nullement. Il revient avec des provisions, il dégorge son miel, il brosse son pollen, il mixtionne la matière. La
pâtée, visqueuse et peu fluide, obstrue la brèche et suinte difficilement. Avec une mèche de papier roulé, je
dégage le trou, qui reste librement ouvert et à travers lequel le jour se voit très bien, dans un sens comme dans
l'autre. Je renouvelle mes coups de balai toutes les fois qu'il en est besoin à mesure que de nouvelles
provisions sont apportées; je nettoie l'ouverture tantôt en l'absence de l'abeille, tantôt en sa présence lorsqu'elle
travaille à sa mixtion. Ce qui se passe d'insolite dans le magasin dévalisé par la base ne peut lui échapper, non
plus que la brèche maintenue ouverte au fond de la cellule. Malgré tout, pendant trois heures consécutives
j'assiste à cet étrange spectacle: l'hyménoptère, très actif pour son actuel travail, néglige de mettre un tampon à
ce tonneau des Danaïdes. Il s'obstine à vouloir remplir son récipient percé, d'où les provisions disparaissent
aussitôt déposées. Il alterne à diverses reprises le travail de maçon et le travail de récolteur; il exhausse par de
nouvelles assises les bords de la cellule; il apporte des provisions que je continue à soustraire pour laisser la
brèche toujours en évidence. Il fait sous mes yeux trente-deux voyages, tantôt pour le mortier et tantôt pour le
miel, et pas une fois il ne s'avise de remédier à la fuite du fond de son pot.
À cinq heures du soir, les travaux cessent. Ils sont repris le lendemain. Cette fois je néglige le nettoyage de
l'orifice artificiel et laisse la pâtée suinter d'elle-même peu à peu. Finalement l'oeuf est pondu et la porte
scellée, sans que l'abeille ait rien fait en vue de la ruineuse brèche. Un tampon lui serait pourtant chose aisée;
une pelote de son mortier suffirait. D'ailleurs, quand le godet ne contenait encore rien, n'a-t-elle pas à l'instant
bouché le trou que je venais de faire? Cette réparation du début, pourquoi n'est-elle pas renouvelée? Ici se
montre en pleine lumière l'impossibilité où est l'animal de remonter un peu le cours de ses actes. Lors de la
première brèche, le godet était vide et l'insecte bâtissait les premières assises. L'accident survenu par mon
intervention intéressait la partie du travail dont l'hyménoptère était occupé à l'instant même; c'était un vice de
construction comme il peut s'en présenter naturellement dans des assises récentes, qui n'ont pas eu le temps de
durcir. En corrigeant ce vice, le maçon n'est pas sorti de son travail actuel.
Mais, une fois l'approvisionnement commencé, le godet initial est bien fini, et quoi qu'il arrive, l'insecte n'y
touchera plus. Le récolteur continuera la récolte, bien que le pollen ruisselle à terre par le pertuis. Tamponner
cette brèche, ce serait changer de métier, et pour le moment l'insecte ne le peut. C'est le tour du miel et non
pas du mortier. Là-dessus la règle est immuable. Un moment vient, plus tard, où la récolte est suspendue et la
maçonnerie reprise. L'édifice doit s'exhausser d'un étage. Redevenue maçonne, gâchant de nouveau du ciment,
l'abeille s'occupera-t-elle de la fuite du fond? Pas davantage. Ce qui l'occupe maintenant, c'est le nouvel étage,
dont les assises seraient aussitôt réparées s'il y survenait du dégât; mais quant à l'étage du fond, il est trop
vieux dans l'ensemble de l'oeuvre il remonte trop loin dans le passé et l'ouvrière n'y fera pas de retouche,
même en grave péril.
Du reste, l'étage actuel et ceux qui lui succéderont auront le même sort. Sous la surveillance vigilante de
l'insecte tant qu'ils sont en construction, ils sont oubliés et laissés en ruine une fois construits. En voici un
exemple frappant. Sur une cellule complète en hauteur, je pratique dans la région moyenne et au-dessus du
miel, une fenêtre presque aussi grande que l'ouverture naturelle. Quelque temps encore l'abeille apporte des
provisions, puis elle pond. Par l'ample fenêtre, je vois déposer l'oeuf sur la pâtée. L'insecte travaille ensuite à
l'opercule, qu'il retouche à petits coups, avec les soins les plus minutieux, tandis que la brèche reste béante. Il
bouche scrupuleusement sur le couvercle tout pore où pourrait s'engager un atome, et il laisse la grande
ouverture qui livre le logis au premier venu. À plusieurs reprises, il vient à cette brèche, il y plonge la tête, il
l'examine, il l'explore des antennes, il en mordille les bords. Et c'est tout. La cellule éventrée restera ce qu'elle
est, sans une truelle de mortier de plus. La partie compromise date de trop loin pour qu'il vienne à
l'hyménoptère l'idée de s'en occuper.
C'en est assez, je crois, pour montrer l'impuissance psychique de l'insecte devant l'accidentel. Cette
impuissance est confirmée par la répétition de l'épreuve, condition de toute bonne expérience; mes notes
abondent en exemples analogues à ceux que je viens d'exposer. Les rapporter, ce serait se redire; je les néglige
pour abréger.
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L'épreuve répétée ne suffit pas, il faut aussi l'épreuve variée. Examinons donc l'intellect de l'insecte sous un
autre point de vue. Il s'agit de l'introduction de corps étrangers dans la cellule. L'Abeille maçonne, comme
tous les hyménoptères du reste, est une ménagère de scrupuleuse propreté. Dans son pot à miel, aucune
souillure n'est permise; à la surface de sa marmelade, aucun grain de poussière n'est toléré. Et pourtant, avec
son récipient ouvert, la précieuse pâtée est exposée à des accidents. Les ouvrières des cellules d'en haut
peuvent laisser tomber par mégarde un peu de mortier dans les cellules inférieures; la propriétaire elle-même,
quand elle travaille à l'agrandissement du pot, court risque de laisser choir sur les provisions un granule de
ciment. Un moucheron, attiré par l'odeur, peut venir s'engluer dans le miel; des rixes entre voisines qui
mutuellement se gênent, peuvent y faire voler de la poussière. Tout cela doit disparaître, et à l'instant, pour
que la larve plus tard ne trouve pas bouchée grossière sous sa délicate mandibule. Donc les Chalicodomes
doivent savoir expurger la cellule de tout corps étranger. Et ils le savent très bien, en effet.
Je dépose à la surface du miel cinq ou six petits bouts de paille d'un millimètre de longueur. Pose étonnée de
l'insecte qui, revenant, voit ces objets. Dans son magasin, jamais ne s'étaient amassées tant de balayures.
L'abeille retire les bouts de paille un à un, jusqu'au dernier, et chaque fois va les rejeter au loin. Effort
énormément disproportionné avec le déblai; je la vois s'élever par-dessus le platane voisin, à une dizaine de
mètres de hauteur, et s'en aller par-delà rejeter la charge, un atome. Elle craindrait d'encombrer la place en
laissant tomber son bout de paille à terre, au-dessous du gâteau. Il faut porter cela très loin.
Je mets sur la pâtée un oeuf de Chalicodome pondu sous mes yeux dans une cellule voisine. L'abeille l'extrait
et va le rejeter au loin, comme les bouts de paille de tantôt. Double conséquence pleine d'intérêt. D'abord cet
oeuf précieux, pour l'avenir duquel l'abeille s'exténue, est chose sans valeur, encombrante, odieuse, provenant
d'une autre. L'oeuf de soi-même est tout; l'oeuf de sa voisine n'est rien. Ça se jette à la voirie, comme une
ordure. L'individu, si zélé pour sa famille, est d'une atroce indifférence pour le reste de sa race. Chacun pour
soi. En second lieu, je me demande, sans pouvoir trouver encore une réponse à ma question, comment s'y
prennent certains parasites pour faire profiter leur larve des provisions amassées par le Chalicodome. S'ils
s'avisent de pondre leur oeuf sur la pâtée de la cellule ouverte, l'abeille, le voyant, ne manquera pas de le
rejeter; s'ils s'avisent d'y pondre après la propriétaire, ils ne le peuvent car celle-ci mure la porte aussitôt la
ponte faite. Curieux problème réservé aux recherches futures.
Enfin, j'implante dans la pâtée un bout de paille de deux à trois centimètres de longueur et qui dépasse
amplement les bords de la cellule. L'insecte l'extrait à grands efforts en tirant de côté; ou bien, s'aidant des
ailes, il tire de haut. Il part comme un trait avec la paille engluée de miel, et va le rejeter au loin, par-dessus le
platane.
C'est ici que les affaires se compliquent. J'ai dit qu'au moment de pondre, le Chalicodome arrive avec une
pelote de mortier, qui doit servir à confectionner aussitôt la clôture du logis. L'insecte, les pattes de devant
appuyées sur la margelle, introduit l'abdomen dans la cellule; il a aux dents le mortier prêt. L'oeuf déposé, il
sort et se retourne pour murer la porte. Je l'éloigne un peu et j'implante à l'instant ma paille comme ci-dessus,
paille qui déborde de près d'un centimètre. Que va faire l'insecte? Lui, si scrupuleux à débarrasser le logis d'un
grain de poussière, va-t-il extraire cette poutre, cause certaine de ruine pour la larve, dont elle gênera la
croissance? Il le pourrait, car tout à l'heure, nous l'avons vu retirer et rejeter au loin un pareil soliveau.
Il le pourrait et ne le fait. Il clôt la cellule, il maçonne le couvercle, il scelle la paille dans l'épaisseur du
mortier. D'autres voyages sont faits, assez nombreux, pour le ciment nécessaire à la consolidation de
l'opercule. Chaque fois, la maçonne applique la matière avec les soins les plus minutieux sans se préoccuper
de la paille. J'obtiens ainsi, coup sur coup, huit cellules closes dont le couvercle est surmonté d'un mât, bout de
la paille qui déborde. Quelle preuve d'un obtus intellect!
Ce résultat mérite examen attentif. Au moment où j'implante ma solive, l'insecte a les mandibules occupées;
elles tiennent la pelote de mortier destinée à la clôture. L'outil d'extraction n'étant pas libre, l'extraction ne se
fait pas. Je m'attendais à voir l'abeille abandonner son mortier et procéder alors à l'enlèvement de la pièce
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