Файл: Christian Lévêque, Jean-Claude Mounolou Biodiversité Dynamique biologique et conservation 2008.pdf
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Introduction
En moins d’un siècle, notre perception de la Nature et du monde vivant
s’est profondément modifiée. On en trouve des témoignages dans les
comportements sociaux et dans les manuels d’enseignement.
Dans le monde à population majoritairement rurale du début du
XX
e
siècle, l’important est de survivre. Les prédateurs et les ravageurs
des cultures sont encore nombreux et, dans le domaine agricole, les
récoltes sont incertaines. L’homme, en Europe ou sous les tropiques
(c’est la grande période coloniale), a encore des prédateurs redoutables.
Nature et animaux sont souvent perçus comme hostiles. Ainsi, dans les
manuels scolaires français, jusqu’au milieu du
XX
e
siècle, les animaux
sont classés en «nuisibles» et «utiles». La destruction des «nuisibles»
est un véritable enjeu économique national pour favoriser le dévelop-
pement agricole. «Presque tous les insectes sont nuisibles, il faut leur
faire une guerre acharnée» lit-on dans un des manuels scolaires qui
cherchent à préparer les enfants à la vie active.
Cette attitude était tout à fait légitime car l’homme subissait dans
sa vie quotidienne des nuisances insupportables, notamment dans le
domaine agricole (ravageurs des cultures) ou de la santé (malaria par
exemple). Dans ce contexte psychologique, il n’est pas surprenant
qu’il y ait eu des débordements. Les rapports sociaux par rapport aux
rapaces, par exemple, illustrent à la fois une ignorance de la Nature et
de son fonctionnement, une psychose vis-à-vis des espèces sauvages,
et une exaltation de la suprématie de l’homme sur la Nature. «Les
rapaces, des brigands! Tous ces oiseaux-là sont des brigands et

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Biodiversité
brigands et demi. Il suffit qu’ils soient un peu nuisibles pour que je les
supprime.» (extrait du Chasseur français, 1924).
Que font les scientifiques pendant cette période? Ils collectent,
inventorient, dressent des listes des espèces animales et végétales dans
différentes régions, suivant en cela la tradition des cabinets de sciences
naturelles. Ils participent également à l’effort national de lutte contre
les ravageurs de cultures.
Après la Seconde Guerre mondiale, les comportements vont se modifier
lentement: l’urbanisation et l’industrialisation se sont développées.
De nombreux citoyens s’éloignent du monde rural. L’apparition des
insecticides permet de penser qu’à plus ou moins brève échéance on
pourra contrôler les insectes nuisibles tels que le doryphore, le criquet,
le hanneton, mais aussi les moustiques. Le DDT dont on a dénoncé
plus tard les conséquences écologiques, est alors le produit miracle qui
va enfin pouvoir libérer l’homme d’une partie des servitudes de la
Nature, ouvrant la voie à une production agricole mieux contrôlée.
C’est également à cette époque que se développe la «Révolution
verte» avec une agriculture intensive basée sur des semences à haut
rendement mais qui nécessitent des apports importants en engrais et en
insecticides.
Au début des années 1970, les qualificatifs de «nuisibles» et
d’«utiles» donnés aux animaux disparaissent des manuels scolaires.
On remet même complètement en question cette classification. C’est
également à partir des années 1960 que se développe la science écologi-
que qui construit nos connaissances, non plus sur les espèces, mais sur le
fonctionnement des systèmes naturels et sur les interrelations existant
entre les différentes espèces animales et végétales qui constituent les
«écosystèmes».
Dans les années 1980, l’homme occidental qui a maintenant dominé
la plupart des prédateurs (ou soi-disant prédateurs…) et qui possède
les technologies adaptées à une production agricole contrôlée et inten-
sive, est enfin parvenu à ses fins selon la mentalité qui prévalait au
début du siècle: il est en passe de s’affranchir des contraintes de la
Nature. La situation n’est pourtant pas idyllique car une nouvelle
perception de la Nature se fait jour dans les sociétés occidentales. Sous
la poussée de mouvements écologiques (il s’agit de l’écologisme, pas
de l’écologie scientifique) un sentiment de culpabilité se développe
par rapport à la destruction des espèces qui a été encouragée dans les
décennies précédentes. Les grandes ONG de conservation de la Nature
jouent un rôle important dans cette sensibilisation du public à la dispa-
rition d’espèces phares, surtout les mammifères et les oiseaux. D’autre