Файл: Christian Lévêque, Jean-Claude Mounolou Biodiversité Dynamique biologique et conservation 2008.pdf

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1  •

  

Pourquoi s’intéresser à la diversité biologique ?

1.1

QUE RECOUVRE LE TERME BIODIVERSITÉ?

La biodiversité est devenue le cadre de réflexion et de discussion dans
lequel on est amené à revisiter l’ensemble des questions posées par les
relations que l’homme entretient avec les autres espèces et les milieux
naturels. Certains diront que la biodiversité est devenue un «média-
teur» entre les systèmes écologiques et les systèmes sociaux. Quoi
qu’il en soit, la question de la biodiversité a maintenant pris place parmi
les grands problèmes d’environnement global, comme le changement
climatique ou la déplétion de la couche d’ozone.

Il est évident que le terme biodiversité est interprété différemment

selon les groupes sociaux en présence. Systématiciens, économistes,
agronomes ou sociologues, ont chacun une vision sectorielle de la
biodiversité. Les biologistes la définiront comme la diversité de toutes
les formes du vivant. L’agriculteur en exploitera les races et variétés à
travers des sols, des terroirs et des régions aux potentialités multiples.
L’industriel y verra un réservoir de gènes pour les biotechnologies ou
un ensemble de ressources biologiques exploitables (bois, pêche, etc.).
Quant au public, il s’intéresse le plus souvent aux paysages et aux
espèces charismatiques menacées de disparition. Tous ces points de
vue sont recevables, car le terme biodiversité recouvre effectivement
des préoccupations de nature différente. Qui plus est, ces différentes
démarches ne sont pas indépendantes et poursuivent implicitement un
même objectif qui est la conservation des milieux naturels et des espèces
qu’ils hébergent.

Le vocable biodiversité est donc un mot-valise qui recouvre des

approches de nature différente. On parle tout à la fois de la biodiversité
naturelle et sauvage, des ressources naturelles comme le bois ou le
poisson, de la biodiversité crée par l’homme à des fins agricoles ou
pour les biotechnologies. Aux problèmes de la protection de la flore et
de la faune sauvages, et de ses espèces charismatiques, sont venus
s’ajouter ceux de la perte de la diversité des espèces domestiques, puis

La Convention sur la diversité biologique définit la diversité
biologique

 comme étant la «variabilité des organismes vivants de

toute origine y compris, entre autres, les écosystèmes terrestres,
marins et autres systèmes aquatiques et les complexes écologiques
dont ils font partie; cela comprend la diversité au sein des espèces
et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes».


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1.2  

Les multiples visages de la biodiversité

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© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

les questions de l’appropriation du vivant par la prise de brevets, et de
la protection juridique des ressources biologiques et des savoirs faire
locaux… Évoquer la biodiversité c’est donc évoquer tout à la fois des
questions de nature écologique, éthique et sociale.

1.2

LES MULTIPLES VISAGES
DE LA BIODIVERSITÉ

1.2.1 La biodiversité produit de l’évolution

La recherche des causes et des conditions qui ont conduit à la diversité
du monde vivant que nous connaissons actuellement est une préoccu-
pation ancienne des scientifiques. Les sciences de l’évolution se posent
la question des mécanismes biologiques et moléculaires qui sont à
l’origine la diversité des espèces et des écosystèmes. Quelles sont les
interactions entre les changements de l’environnement biophysique et
les phénomènes de diversification et de spéciation? Des domaines
dans lesquels nos connaissances progressent rapidement mais restent
fragmentaires. Par ailleurs, il est nécessaire de poursuivre l’inventaire
des espèces entamé au 

XVIII

e

 siècle par Linné en tirant parti des progrès

Figure 1.1    Interactions entre les sociétés humaines 

et la diversité biologique.

Sociétés humaines

BIODIVERSITÉ

Influence

de

l'homme,

usages

Éthique, 

valeurs

attachées

à la

biodiversité

Développement

durable


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1  •

  

Pourquoi s’intéresser à la diversité biologique ?

méthodologiques nous permettant d’avoir accès au monde de l’infini-
ment petit, ainsi qu’aux mécanismes moléculaires impliqués dans la
diversification du vivant. Nous entrons dans une nouvelle étape de la
compréhension du vivant avec en perspective l’accès aux organismes
infiniment petits: un nouveau monde à explorer.

Les recherches sur la dynamique présente et passée de la biodiversité

nous conduisent également à une remise en perspective de l’écologie
longtemps basée sur des principes d’équilibre. La diversité biologique,

Diversité biologique,

biodiversité, biocomplexité

L’usage inconsidéré du mot biodiversité risque de susciter un désin-
térêt, voire une désaffection pour ce terme. Nous proposons donc
de l’utiliser plus spécifiquement pour parler des questions relatives
aux interactions homme/Nature. Historiquement, le terme biodiver-
sité s’applique à l’érosion du monde vivant résultant des activités
humaines, ainsi qu’aux activités de protection et de conservation,
qu’elles se manifestent par la création d’aires protégées ou par des
modifications des comportements en matière de développement
(concept de développement durable).

En ce qui concerne l’ensemble des activités qui relèvent traditionnel-
lement de l’inventaire et de la connaissance du monde vivant, le
terme diversité biologique est parfaitement adapté et c’est celui
qui sera privilégié ici.

Un autre terme, celui de biocomplexité, cherche à s’imposer dans
la mouvance de la biodiversité. La complexité biologique résulte
des interactions fonctionnelles entre les entités biologiques, à tous
les niveaux d’organisation, et l’environnement biologique, chimique,
physique et humain à tous les niveaux d’agrégation, l’homme y
compris. La biocomplexité concerne tous les types d’organismes,
des microbes aux humains, tous les milieux qui vont des régions
polaires aux forêts tempérées et aux zones agricoles, et tous les
usages qu’en font les sociétés. Elle est caractérisée par une dyna-
mique  non linéaire et chaotique, des interactions à différentes
échelles spatio-temporelles, une appréhension du système vivant dans
son ensemble et non pas morceaux par morceaux, une intégration
étroite du social et de l’économique.


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1.2  

Les multiples visages de la biodiversité

11

© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.

on ne le soulignera jamais assez, est le produit du changement. C’est la
variabilité des facteurs de l’environnement qui explique la diversification
des espèces. C’est l’hétérogénéité des habitats qui favorise la richesse
spécifique. Mais, inversement, le monde vivant est aussi capable d’agir
sur son environnement physico-chimique en le modifiant.

1.2.2 La biodiversité en tant que ressource alimentaire

Toute notre alimentation est issue de la biodiversité. De l’époque où
l’homme vivait de chasse et de cueillette, il reste encore l’exploitation des
ressources vivantes marines. La pêche, cette dernière grande entreprise
de cueillette, est pourtant menacée actuellement par la surexploitation
des stocks.

Mais c’est dans le domaine de la domestication des plantes et des

animaux que le génie humain a donné toute sa dimension. L’agriculture
et l’aquaculture sont aussi à l’origine des plus grands bouleversements
de la biodiversité. On a diffusé de par le monde un ensemble d’espèces
qui constituent, à des degrés divers, la base de notre alimentation. Cette
mondialisation, qui a débuté dès les débuts de l’agriculture, a profité à
tous les continents et a concerné beaucoup d’autres espèces.

Tout naturellement, ces espèces introduites ont donné naissance à

nombre de races ou de variétés adaptées aux contextes locaux. L’homme
en a créé des centaines, voire des milliers, et elles aussi sont en danger.
Car l’agriculture moderne qui a été mise en place après la seconde
guerre mondiale (la Révolution verte) n’utilise que quelques variétés
sélectionnées à haut rendement, marginalisant ainsi les races locales. On
redécouvre leur intérêt patrimonial alors que beaucoup d’entre elles
ont disparu.

1.2.3 La biodiversité marchande

Les problèmes liés à la marchandisation de la biodiversité, notamment
les gènes et les molécules utilisées par les biotechnologies, constituent
de nouveaux centres d’intérêt. Lors de la discussion de la CDB, les
pays partenaires ont bien perçu que l’intérêt des industriels pour la
diversité biologique constitue potentiellement une source de revenus.
Lors de la Conférence de Rio en 1992, la discussion s’est ainsi polarisée
sur les enjeux économiques de la mise en valeur des ressources généti-
ques. L’article premier de la CDB met d’ailleurs l’accent sur «le partage
juste et équitable des avantages découlant de l’exploitation des ressources
génétiques, notamment grâce à un accès satisfaisant à ces ressources,
et à un transfert approprié des techniques pertinentes, compte tenu de


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1  •

  

Pourquoi s’intéresser à la diversité biologique ?

tous les droits sur ces ressources et aux techniques, et grâce à un
financement adéquat». 
La diversité biologique est maintenant consi-
dérée comme une matière première qui intervient dans divers processus
de production (pharmacie, cosmétiques, agroalimentaire, etc.). Elle appa-
raît ainsi comme un capital naturel soumis à une régulation marchande,
source potentielle de profits importants pour les pays détenteurs des
ressources génétiques. C’est ce qui a pu faire croire aux pays du sud
que leur biodiversité était «l’or vert».

Très vite les pays vont s’affronter sur ce terrain. Les ressources se

trouvent en effet, pour l’essentiel, dans les pays du Sud, alors que les
utilisateurs, qui sont les industriels des biotechnologies, sont le plus
souvent représentés par des multinationales du Nord. Les pays du Sud
ne veulent plus admettre l’appropriation de leurs ressources sans contre-
partie financière, et ils dénoncent les pratiques de la «biopiraterie».

En affirmant la souveraineté des États sur leur diversité biologique,

la convention entérine le droit de propriété sur le vivant et ouvre la voie
à la reconnaissance des brevets et à l’élaboration des licences d’exploi-
tation. On a pu dire qu’à Rio le droit des brevets est sorti vainqueur du
droit de l’environnement. C’est un changement radical par rapport à
l’attitude qui avait prévalu depuis le début du 

XX

e

 siècle considérant la

biodiversité comme un patrimoine commun de l’humanité: chacun
pouvait en faire usage à sa guise, utiliser sa position sociale ou son
pouvoir économique pour exploiter le vivant, et s’en approprier certaines
formes dérivées, comme les procédés et produits de sa transformation.

1.2.4 Les biotechnologies

De nos jours, les biotechnologies apparaissent comme des technologies
de pointe exploitant des processus cellulaires ou moléculaires pour
créer des produits et des services. La transgénèse consiste à transférer
une partie du patrimoine génétique d’un organisme à un organisme d’une
espèce différente. Le caractère universel du code génétique facilite de
tels transferts. En d’autres termes, l’homme peut maintenant envisager
de «diriger» l’évolution en créant de nouveaux organismes vivants.
Mais l’utilisation qui est faite des organismes génétiquement modifiés
(OGM) suscite de vifs débats dans la société. Dans le domaine médical,
le vivant est en passe également de devenir la matière première privilégiée
avec les récentes découvertes concernant les cellules-souches embryon-
naires humaines.

Les biotechnologies nous sont également présentées comme des

sources majeures d’innovations dans beaucoup d’autres secteurs: la