Файл: Christian Lévêque, Jean-Claude Mounolou Biodiversité Dynamique biologique et conservation 2008.pdf
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9.2
Approches de la conservation
213
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
des compromis, comme le propose le concept de développement durable,
entre un progrès économique nécessaire au bien-être de l’humanité par
nature conquérante, et une diversité biologique qui a besoin d’espaces
de liberté. En pratique, cela demande des décisions politiques: quels
types d’écosystèmes faut-il protéger en priorité? Comment doivent-ils
être répartis? Quels sont les critères qui doivent nous aider à sélectionner
les aires ou les espèces à protéger?
Différentes propositions ont été faites en matière de priorité:
• Protéger les espèces menacées. C’est une extension de l’approche
«espèces» qui trouve des applications, par exemple, dans la protection
du panda, des gorilles, et de manière générale de la grande faune
africaine par exemple.
• Protéger en priorité les lignées évolutives qui sont menacées de
disparition à la surface de la Terre. Ainsi, pourrait-on protéger les
habitats du Cœlacanthe, un poisson qui est le dernier survivant connu
de la famille des Crossoptérygiens. L’objectif est ici de préserver les
options futures en protégeant tous les grands phylums connus actuel-
lement.
• Une démarche assez populaire est celle dite des «hotspots» ou
zones critiques (voir chapitre 2, figure 2.6). Pour certains, l’identifi-
cation de ces zones critiques où la diversité biologique, fortement
endémique, est également menacée, est un moyen de sélectionner
les zones prioritaires de conservation. On a calculé qu’en dépensant
20 millions de dollars en moyenne par zone critique sur les 5 prochaines
années, on pourrait conserver une forte proportion de l’ensemble des
espèces mondiales. Ces zones critiques ont, pour beaucoup, fonctionné
comme des zones refuges durant les glaciations de l’époque Pléisto-
cène. On peut faire l’hypothèse qu’elles pourraient servir également
de sanctuaires par rapport aux activités humaines, actuelles et à venir,
permettant ainsi à la faune et à la flore de passer un cap. C’est pour-
quoi on les appelle parfois «refuges Holocène».
Il ne faut cependant pas occulter le fait que nombre de ces hotspots
se trouvent dans des pays où les conditions économiques sont difficiles
et ne permettent pas de véritables politiques de conservation, alors
qu’une grande partie du milieu originel a déjà été détruite. C’est le cas
par exemple de Sri Lanka, de Madagascar, ou de la forêt atlantique du
Brésil. Il ne faudrait surtout pas profiter du fait que ces pays sont vulné-
rables sur le plan économique pour en faire des «réserves indiennes»,
à grands coups de dollars, sous le contrôle d’une police internationale
composée pour l’essentiel de représentants des pays riches…

214
9 •
La conservation de la diversité biologique
9.2.4 Si on parlait d’argent?
La conservation a un prix. La création d’espaces protégés doit théori-
quement se faire dans les zones riches en diversité biologique, c’est-à-
dire dans les pays en développement qui ont le plus souvent d’autres
priorités économiques que de consacrer leurs faibles ressources à la
conservation des espèces et des écosystèmes. Dans le même temps, les
pays développés demandent le libre accès aux ressources naturelles
exploitables par les biotechnologies. Un conflit économique oppose ainsi
les détenteurs d’une richesse potentielle non valorisée économiquement
et les utilisateurs industriels qui ont bénéficié jusqu’alors de facilités,
dont des accès gratuits aux ressources génétiques. Ce conflit Nord-Sud
est clairement apparu lors de l’élaboration de la Convention sur la
diversité biologique.
En théorie, cette convention prévoit le transfert des ressources finan-
cières et de technologies de pays développés aux pays en développement.
C’est le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) qui gère ce méca-
nisme de financement de la Convention. Depuis sa création en 1991, le
FEM a consacré quelques milliards de dollars aux activités relatives à
la protection de la diversité biologique. Ces sommes peuvent paraître
considérables. Elles sont en réalité dérisoires par rapport aux évaluations
faites à Rio sur les besoins d’investissements annuels: 125 milliards
de dollars par an…
9.3
LES AIRES PROTÉGÉES
Le terme générique «aires protégées» recouvre en réalité des situations
très différentes, allant de grandes réserves de faune et de flore à de petits
sites dévolus à la conservation d’espèces particulières. Il peut s’agir de
réserves intégrales où l’intervention humaine est exclue, ou de zones
habitées dans lesquelles la protection de la flore et de la faune est assurée
par l’implication des populations locales dans la gestion du milieu
et des espèces. À l’heure actuelle on estime qu’il y aurait plus de
100 000 sites protégés dans le monde. Cependant, leur nombre s’accroît
plus vite que les ressources financières et humaines nécessaires à une
gestion optimale de ces zones visant à assurer la protection des espèces
tout en répondant aux besoins des populations locales.
9.3.1 Des parcs nationaux contre les méfaits de l’homme
À la fin du
XIX
e
siècle on pensait que la conservation et l’exploitation
des milieux naturels étaient deux activités incompatibles. Il fallait

9.3
Les aires protégées
215
alors soustraire des pans entiers de nature à l’emprise de l’homme,
considéré comme le facteur principal de perturbation. Cet état d’esprit
qui avait présidé à la création en 1872 d’un des premiers parcs au
Figure 9.1 Répartition des parcs nationaux, des parcs naturels régionaux
et des réserves de la biosphère, en France métropolitaine.
Parcs naturels régionaux (PNR)
Parcs nationaux (PN)
Camargue
Haut-
Languedoc
Pyrénées
catalanes
Grands-
Causses
P.N. des
Cévennes
Lubéron
Corse
P.N. du
Mercantour
Queyras
Vercors
P.N. des
Écrins
Chartreuse
P.N. de la
Vanoise
Massif
des Bauges
Morvan
Ballon
des Vosges
Vosges
du Nord
Lorraine
Montagne
de Reims
Forêt
d'Orient
Scarpe-Escaut
Brotonne
Marais du
Cotentin
et du Bessin
Normandie-
Maine
Armorique
Brière
Brenne
P.N. des
Pyrénées-
Occidentales
Volcans
Millevaches
d’Auvergne
Livradois-
Forez
Vallée de
Chevreuse
Vexin
Perche
M a n c h e
O C É A N
A T L A N T I Q U E
M e r M é d i t e r r a n é e
E S PA G N E
B E L G I Q U E
L U X .
A L L E M A G N E
S U I S S E
I T A L I E
R O Y A U M E - U N I
200 km
ANDORRE
Loire
Anjou
Landes de
Gascogne
Verdon
Gâtinais
Nord-
Pas de Calais
Réserves de la biosphère
Mer d’Iroise
Pays de
Fontainebleau
Mt.
Ventoux
Le Fango
P. N. Port-Cros
Pilat
Causses
du Quercy
Haut-
Jura
Avesnois
Oise
Périgord-
Limousin

216
9 •
La conservation de la diversité biologique
monde, le parc national de Yellowstone aux États-Unis, a prévalu pendant
longtemps. Bien qu’il soit d’usage de la critiquer à l’heure actuelle,
cette démarche n’est pas complètement dénuée de bon sens quand elle
est pratiquée judicieusement.
La France a créé sept parcs nationaux en métropole entre 1950
et 1960 dont les seuls aménagements sont en principe les voies d’accès
conduisant à des lieux d’observation de la Nature. On voit dans le choix
des lieux (des zones de montagne) le souci d’éviter les espaces urbanisés.
Le tourisme qui se développe très rapidement pose actuellement
beaucoup de problèmes écologiques aux gestionnaires de ces parcs.
En 2007, deux autres parcs ont été créés dans les départements d’outre-
mer: le parc amazonien de Guyane et le parc national de la Réunion.
Le parc de Guyane, qui était en projet de puis 15 ans, a suscité nombre
de polémiques.
9.3.2 Protéger la Nature avec l’homme
La création d’aires protégées pose des problèmes sociaux lorsqu’elles
sont établies dans des zones habitées. Dans certains cas, il a fallu
déplacer les populations locales et leur interdire l’accès de zones qu’elles
utilisaient auparavant. Dans de telles circonstances elles ne sont guère
incitées à respecter une réglementation que les administrations respon-
sables de la gestion des parcs et réserves, notamment dans les pays en
développement, ont beaucoup de mal à faire appliquer, faute de moyens
suffisants. Cette situation conduit au braconnage et engendre parfois
de véritables conflits sociaux.
L’idée de la participation des populations locales à la conception et à
la gestion des aires protégées est maintenant mise en avant pour garantir
la pérennité des projets. Pour encourager ces populations à mieux
gérer la diversité biologique, il faut améliorer leur niveau de vie en
apportant des incitations économiques qui leur permettent de pratiquer
une conservation efficace. Certains projets intégrés de conservation et
de développement se fixent pour objectif de développer de nouvelles
activités économiques compatibles avec des activités de conservation.
Dans ce contexte, l’exemple des réserves de la biosphère (voir encadré)
est intéressant dans la mesure où il s’inscrit dans une dynamique inter-
nationale. La France compte dix réserves de la biosphère: la Camargue,
les Cévennes, Le Lubéron, les Vosges du Nord, le Mont Ventoux, le
Fango en Corse, le pays de Fontainebleau, la mer d’Iroise, les Tuamotu
et l’archipel de la Guadeloupe. Mais la politique nationale a aussi institué
des parc naturels régionaux conçus comme «lieux de rencontre de la

9.3
Les aires protégées
217
© Dunod – La photocopie non autorisée est un délit.
Nature et de la culture», entre citadins et ruraux. Régis par un décret de
1967, leur création et leur financement sont confiés aux régions. Depuis
1968, 27 parcs régionaux ont été créés en France, sur la base d’une
association entre communes autour d’une charte fixant les objectifs.
L’efficacité des actions de conservation basées sur les aires protégées
varie énormément dans le monde. Il est juste de dire que de nombreuses
régions soi-disant protégées ne le sont pas en réalité, en raison de
l’absence de personnel qualifié, de ressources financières, de connais-
sances écologiques suffisantes, ou de conflits d’usages locaux. En
conséquence elles sont toujours menacées par l’expansion agricole et
urbaine, ou le braconnage.
Les réserves de la biosphère
Le concept de réserve de biosphère a été proposé en 1974 par le
Programme sur l’homme et la biosphère (plus connu sous le nom
de MAB, Man and Biosphere) de l’UNESCO. Le réseau de réserves
de biosphère comprend actuellement plus de 480 sites répartis dans
plus de 100 pays. Elles sont conçues pour répondre à la question:
comment concilier la conservation de la diversité biologique et
des ressources biologiques avec leur utilisation durable? Chaque
réserve comprend en principe (1) une aire centrale très protégée,
(2) une zone tampon ou intermédiaire qui entoure et jouxte les
zones centrales où des activités humaines, telles l’éducation et
l’écotourisme, peuvent se développer si elles sont compatibles avec
des pratiques écologiquement viables, (3) une zone de transition
consacrée à des activités de développement qui peut comprendre
des habitats humains, des activités agricoles ou autres utilisations.
La Conférence de Séville (1995) a précisé le rôle de ces réserves
de biosphère pour le
XXI
e
siècle et tenté d’identifier leur rôle
spécifique (Stratégie de Séville):
• une fonction de conservation pour préserver les ressources
génétiques, les espèces, les écosystèmes, les paysages, ainsi
que la diversité culturelle;
• un lieu d’expérimentation pour la gestion des terres, l’aména-
gement du territoire et plus généralement la mise en œuvre de
modèles de développement durable;
• un support logistique pour soutenir des activités de recherche,
de formation, d’éducation, de surveillance continue.