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Manuel d’étude et de gestion des oiseaux et de leurs habitats en zones côtières, 2012
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pilet
Anas acuta
(espèce chassable). D’autres espèces fréquentent régulière-
ment ces habitats, bien que n’étant pas spécialisées dans leur usage : le Ca-
nard colvert
Anas platyrhynchos
, la Sarcelle d’hiver
Anas crecca
, le Canard
siffleur
Anas penelope
, le Canard souchet
Anas clypeata
, l’Oie cendrée
An-
ser a. anser
et le Cygne tuberculé
Cygnus olor
.
L’estran, constitué de la slikke (vasières intertidales, bancs de sable)
et du schorre (appelé également prés
-
salés ou marais salés, localement her-
bus ou mizottes), est utilisé principalement par les anatidés lors de leurs dé-
placements migratoires à l’automne (migration postnuptiale), au printemps
(migration prénuptiale) et pendant la période d’hivernage.
Les périodes d’intense activité migratoire sont relativement bien
connues : en automne, le pic est observé en octobre et novembre chez la
majorité des espèces, sauf chez la Sarcelle d’été
Anas querquedula
et le Ca-
nard souchet pour lesquels il se situe en août et septembre (Schricke
et al
.,
1992 ; Triplet & Trolliet, 1994). Au printemps le pic varie selon les espèces :
ainsi, chez l’Oie cendrée, la migration peut démarrer à la mi-janvier, avec un
pic en février, et se poursuivre jusqu’à la mi-avril (Fouquet
et al
., 2009). La
durée du transit migratoire est variable selon les espèces et les ressources
alimentaires disponibles sur chaque site, les contraintes environnementales et
les conditions météorologiques (Schricke, 1989). En hiver, les effectifs sont
les plus élevés entre décembre et février. Ils sont parfois grossis, sur les
zones les plus méridionales, par des oiseaux qui ne peuvent rester plus long-
temps dans les zones nordiques en raison des conditions météorologiques
devenant plus contraignantes (vagues de froid). Les oiseaux peuvent ainsi
affluer sur certaines zones côtières par milliers d’individus qui s’avèreront
très sensibles à l’existence ou non de réserves de chasse fonctionnelles ou de
mesures de contrôle des activités (loisirs, chasse) leur permettant de remplir
au moins en partie leurs besoins journaliers et de ne pas subir de pertes éner-
gétiques trop importantes en raison de dérangements trop intenses.
L’estran est peu fréquenté en période de reproduction si ce n’est par
le Tadorne de Belon, espèce dépendant étroitement du littoral, et de façon
anecdotique par l’Eider à duvet
Somateria mollissima
et le Canard colvert
(Schricke, 1995 ; Fouque
et al.
, 2005), voire, exceptionnellement par la Sar-
celle d’été (Mouronval & Triplet, 1991). Les possibilités de nidification des
anatidés sur ce type de milieux sont en effet limitées par deux facteurs prin-
cipaux : les mouvements quotidiens des marées et la pression anthropique
estivale (Fouque
et al
., 2008). Les cas de reproduction ont donc uniquement
lieu sur le haut estran colonisé par le Chiendent maritime
Elymus athericus
Manuel d’étude et de gestion des oiseaux et de leurs habitats en zones côtières, 2012
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ou par des espèces végétales de milieux doux (par exemple, Fétuque rouge
Festuca rubra
).
Le Tadorne de Belon abandonne partiellement les grands sites inter-
tidaux au moment de la reproduction : les couples établissent plutôt leurs
territoires alimentaires dans les petits estuaires et dans une large gamme de
zones humides peu profondes, riches en invertébrés et présentant un paysage
ouvert (lagunes côtières, marais salants, lagunages de stations d’épuration,
bassins de décantation [Gélinaud, 1997 ; Rigaux, 2006]). Pour la nidification
proprement dite, le Tadorne de Belon recherche d’autres types de milieux –
dunes, îles et îlots, arbres creux – parfois éloignés des zones d’alimentation
d’une distance pouvant atteindre jusqu’à 30 km (Leneveu & Debout, 1994).
Le Cygne tuberculé, espèce commune en France, peut être très
abondant localement en période de mue estivale (pic de 2 000 individus dans
le bassin d’Arcachon en juillet/août [Péré
et al
., 2010]), phase importante du
cycle biologique de chaque espèce et se déroulant généralement entre la
période de reproduction et la migration postnuptiale. En effet, la période de
mue est une phase critique du cycle annuel pendant laquelle les adultes (re-
producteurs ou non) des deux sexes subissent une perte totale des plumes, et
particulièrement des rémiges, se traduisant par une incapacité temporaire de
voler pendant trois semaines à un mois. Ceci les expose à d’éventuels dan-
gers s’ils ne trouvent pas sur leurs zones de mue de bonnes conditions de
sécurité vis-à-vis des prédateurs et du dérangement. En outre, la mue en-
traîne une perte de poids et une grande dépense d’énergie pour la formation
des nouvelles plumes, de sorte que l’oiseau doit trouver une alimentation
riche pendant cette période. Ainsi, si l’une de ces conditions (sécurité et
nourriture) vient à manquer sur le site de mue, les adultes le quittent pour
aller souvent sur des zones très éloignées de leur zone de nidification, où ils
se rassemblent par milliers d’individus. C’est notamment le cas bien connu
du Tadorne de Belon, dont la plupart de la population du nord-ouest de
l’Europe se concentre à ce moment dans la partie allemande de la mer des
Wadden (Bauer & Glutz Von Blotzheim, 1968 ; Walmsley, 1987).
Enfin, lors de vagues de froid pouvant s’accompagnant d’un gel
prolongé, ces milieux littoraux soumis au cycle des marées sont des refuges
climatiques d’importance majeure, par exemple
,
pour les canards siffleurs
qui affluent par milliers en provenance de leurs quartiers d’hiver tradition-
nels (notamment Pays-Bas, Belgique et Angleterre). D’autres espèces indica-
trices de vagues de froid peuvent également être observées pendant ces pé-
riodes : citons, par exemple, la Bernache nonnette (
Branta leucopsis
) ou
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encore l’Oie rieuse (
Anser a. albifrons
). Certains sites sont ainsi reconnus
pour leur rôle majeur de refuge pendant les vagues de froid (baie du Mont
Saint-Michel et baie des Veys en particulier) (Schricke, 1985 et 1988,
Schricke
et al
., 1991). De tels afflux, en particulier d’espèces phytophages,
sont dictés par une impossibilité de rester sur leurs zones traditionnelles
d’hivernage en raison du gel et/ou de la neige qui rendent inaccessibles les
zones d’alimentation. En effet, dans ce cas le facteur limitant les capacités de
survie n’est pas le froid en tant que tel mais la disponibilité alimentaire. Le
Canard siffleur et la Sarcelle d’hiver sont les espèces les plus sensibles à ces
variations des conditions climatiques (Ridgill & Fox, 1990).
S’ils survivent, beaucoup de ces anatidés reviendront l’année sui-
vante, voire plusieurs années successives, sur le site qui leur a été profitable
au cours d’une vague de froid. Ce phénomène est connu sous le terme de
rémanence migratoire (Saint-Gérand, 1981).
Utilisation des milieux
D’une manière générale, les exigences écologiques des anatidés hi-
vernant ou en transit migratoire le long du littoral sont différentes selon les
espèces, et peuvent se résumer de la façon suivante : les canards de surface
ont besoin de milieux complémentaires à proximité les uns des autres pour
satisfaire leurs activités sur un cycle de 24 heures. Les différents types de
milieux (slikke, schorre, marais arrière-littoraux) constituent une « unité
fonctionnelle » permettant aux canards de mener à bien leurs activités de
confort (sommeil, toilette, nage) le jour sur de vastes zones dépourvues de
végétation émergente (vasières, bancs sablo-vaseux) appelées remises, et,
d’autre part, leurs activités alimentaires la nuit sur d’autres zones appelées
gagnages (prés
-
salés, marais et prairies humides arrière-littorales) (Tamisier
& Dehorter 1999). Ces gagnages nocturnes sont rarement au contact des
remises diurnes et sont le plus souvent éloignés de quelques kilomètres à
quelques dizaines de kilomètres.
La plupart des canards effectuent ainsi, deux fois par 24 heures, ce
déplacement entre remises et gagnages aux heures crépusculaires, de sorte
que le maximum de temps diurne est passé sur les remises et le maximum de
temps nocturne sur les gagnages. Cependant, en début et en fin d’hivernage
(époque des migrations), les canards ont des durées alimentaires qui excè-
dent la longueur des nuits (
e.g.
Arzel
et al
., 2007). La recherche de nourri-
ture commence sur les remises et les départs du soir vers les gagnages se
font plus tôt. De même, les vols du retour le matin se font plus tard. Inver-
sement, pendant les mois d’hiver quand les oiseaux ne préparent pas encore
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la migration, ces vols ont lieu presque à la nuit noire. Sur les sites
d’hivernage soumis au cycle tidal, l’horaire de ces déplacements crépuscu-
laires peut être modifié par le rythme des marées qui permet ou oblige une
alimentation diurne sur les lieux de remise découverts à basse mer (Mahéo et
Constant, 1971). Le rythme quotidien d’activités des canards est donc lié au
cycle nycthéméral (alternance jour/nuit) mais il peut aussi être lié au cycle
tidal pour quelques espèces sur certains sites où ils utilisent plus massive-
ment l’estran (Canard siffleur dans le golfe du Morbihan [Mahéo, 1982]). Le
rythme quotidien d’activités des Bernaches cravants est, dans la plupart des
sites d’hivernage, également soumis au cycle des marées avec une alimenta-
tion à basse mer, au moment du flux et du reflux, alors que le repos a lieu à
haute mer. En baie du Mont-Saint-Michel, cette espèce suit le cycle nycthé-
méral avec une activité alimentaire diurne sur les prés
-
salés et un repos noc-
turne en pleine mer (Schricke, 1983).
Le Canard siffleur consacre globalement de 56 % (Campredon,
1981,
in
Owen & Black 1990), à 74 % des heures diurnes à l’alimentation
(jusqu’à 91,2 % dans Owen et Thomas, 1979). Au contraire, seulement 39 à
48 % de la période nocturne sont passés à s’alimenter (Mayhew, 1985).
Les facteurs affectant l’efficacité alimentaire sont la biomasse, la
hauteur de la végétation, la production primaire, la composition en nutri-
ments, et la composition spécifique des aliments. Les deux premiers déter-
minent l’énergie consommée, alors que des deux derniers dépend l’ingestion
de protéines (Mayhew, 1985). La consommation de salicornes
Salicornia
ramosissima
dure 10 à 11 heures par 24 heures chez les Canards siffleurs,
alors qu’il serait nécessaire que ce temps soit de 18 à 19 heures pour combler
les besoins quotidiens. Les contraintes évoquées pour expliquer ce déséqui-
libre sont la quantité de sel contenue dans les salicornes et le temps de diges-
tion lié à la cuticule cireuse (Durant
et al
., 2006).
Ceci contraste avec les canards granivores ou omnivores, qui consa-
crent par exemple 35 % de leur temps à l’alimentation chez le Canard colvert
et 42 % chez la Sarcelle d’hiver. Chez le Canard siffleur, la recherche de
nourriture sur pied est le principal comportement adopté, mais le picorage
d’éléments végétaux représente près de 30 % du temps diurne, ce qui atténue
les conséquences d’une périodicité tidale de l’accessibilité aux herbiers
(Campredon, 1984).
Dans la Réserve naturelle de la baie de Somme, les trois principales
espèces de canards fréquentent régulièrement l’estran essentiellement pour
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leur alimentation. Les phases de repos sont prises en dehors de la zone inter-
tidale pour deux d’entre elles (Canard pilet et Canard colvert), dans une zone
où les dérangements d’origine humaine sont absents. Sur l’estran, les oi-
seaux, susceptibles d’être dérangés à tout moment, par des promeneurs, des
pêcheurs, des rapaces, pendant les heures diurnes, consacrent leur temps à la
recherche de proies, en l’occurrence pour les trois espèces l’hydrobie
Hy-
drobia ulvae
(Triplet, données inédites, automne 2004)
Figure
1 : rythme d’alimentation moyen au cours d’un automne chez trois espèces
d’anatidés en baie de Somme (données diurnes)
Enfin, les oies grises telles que l’Oie cendrée ont une activité quoti-
dienne inverse de celle des canards : alimentation diurne et repos nocturne.
En baie de l’Aiguillon, les Oies cendrées et les Bernaches cravants
s’alimentent ainsi de jour sur les prés
-
salés ou mizottes, avec une fréquenta-
tion préférentielle des zones fauchées à Puccinellie maritime
Puccinellia
maritima
(Joyeux, 2008). L’établissement des budgets-temps confirme que
les mizottes sont principalement utilisées comme site d’alimentation par les
oies et les bernaches. Elles y passent en moyenne entre 60 et 79 % de leur
temps à s’alimenter (Fritz, 2004).
L’existence d’unités fonctionnelles sur les quartiers d’hiver en zone
littorale est connue chez plusieurs espèces : Sarcelle d’hiver en baie des
Veys (Schricke, 2002), Canard colvert et Canard siffleur en baie du Mont-
Saint-Michel (Schricke, 1983 et 1998), Canard siffleur dans le golfe du
Morbihan (Mahéo, 1974), plusieurs canards de surface en baie de l’Aiguillon
(Duncan
et al
., 1999).
L’unité fonctionnelle correspond en fait à un schéma d’organisation
sociale (Tamisier, 1985). Le grégarisme diurne est considéré comme une
adaptation à la pression de prédation exercée par les prédateurs aériens (lari-
dés, rapaces). La sécurité individuelle des canards est assurée par une sur-