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grande. Le chat n'a pris ni l'un ni l'autre: son instinct lui indique la ligne la plus courte, et il a suivi cette ligne
comme l'indique son ventre crotté de rouge. Il a traversé le torrent en mai, à une époque où les eaux sont
abondantes; il a surmonté ses répugnances aquatiques pour revenir au logis aimé. Le matou d'Avignon en
avait fait autant en traversant la Sorgue.
Le déserteur est réintégré dans le grenier de Sérignan. Il y séjourne quinze jours, et finalement on le lâche.
Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées qu'il était de retour à Orange. Il fallut l'abandonner à son
malheureux sort. Un voisin de mon ancienne demeure, en pleine campagne, m'a raconté l'avoir vu un jour se
dérober derrière une haie avec un lapin aux dents. N'ayant plus de pâtée, lui, habitué à toutes les douceurs de
la vie féline, il s'est fait braconnier, exploitant les basses-cours dans le voisinage de la maison déserte. Je n'ai
plus eu de ses nouvelles. Il a mal fini sans doute: devenu maraudeur, il a dû finir en maraudeur.
La preuve est faite: à deux reprises, j'ai vu. Les chats adultes savent retrouver le logis malgré la distance et le
complet inconnu des lieux à parcourir. Ils ont, à leur manière, l'instinct de mes Chalicodomes. Un second
point reste à mettre en lumière, celui de la rotation dans le sac. Sont-ils désorientés par cette manoeuvre, ne le
sont-ils pas? Je méditais des expériences lorsque des informations plus précises sont venues m'en démontrer
l'inutilité. Le premier qui me fit connaître la méthode du sac tournant parlait d'après le récit d'un autre, qui
répétait le récit d'un troisième, récit fait sur le témoignage d'un quatrième, etc. Nul n'avait pratiqué, nul n'avait
vu. C'est une tradition dans les campagnes. Tous préconisent le moyen comme infaillible sans l'avoir, pour la
plupart, essayé. Et la raison qu'ils donnent du succès est pour eux concluante. Si, disent-ils, ayant les yeux
bandés, nous tournons quelque peu, nous ne savons plus nous reconnaître. Ainsi du chat transporté dans
l'obscurité du sac qui tourne. Ils concluent de l'homme à la bête, comme d'autres concluent de la bête à
l'homme, méthode vicieuse de part et d'autre s'il y a là réellement deux mondes psychiques distincts.
Pour qu'une telle croyance soit si bien ancrée dans l'esprit du paysan, il faut que des faits soient venus de
temps en temps la corroborer. Mais dans les cas de succès, il est à croire que les chats dépaysés étaient des
animaux jeunes, non émancipés encore. Avec ces néophytes, un peu de lait suffit pour chasser les chagrins de
l'exil. Ils ne reviennent pas au logis, qu'ils aient tourné ou non dans un sac. Par surcroît de précaution, on se
sera avisé de les soumettre à la pratique rotatoire; et cette pratique a fait ainsi ses preuves au moyen de succès
qui lui étaient étrangers. Ce qu'il fallait dépayser pour juger la méthode, c'était le chat adulte, le vrai matou.
Sur ce point, j'ai fini par trouver les témoignages que je désirais. Des personnes dignes de foi, d'esprit réfléchi,
aptes à démêler les choses, m'ont raconté avoir essayé la méthode du sac tournant pour empêcher les chats de
revenir à la maison. Personne n'y a réussi lorsque la bête était adulte. Transporté à une grande distance, dans
un autre logis, après rotation consciencieuse, l'animal revenait toujours. J'ai en mémoire surtout un ravageur
des poissons rouges d'un bassin, qui, dépaysé de Sérignan à Piolenc suivant la méthode sacramentelle, revint à
ses poissons; qui, transporté dans la montagne et abandonné au fond des bois, revint encore. Le sac et la
rotation restant sans effet, il fallut abattre le mécréant. J'ai recensé un nombre suffisant d'exemples analogues,
tous dans de bonnes conditions. Leur témoignage est unanime: la rotation n'empêche nullement le chat adulte
de revenir. La croyance populaire, qui m'avait d'abord tant séduit, est un préjugé de campagne, basé sur des
faits mal observés. Il faut donc renoncer à l'idée de Darwin pour expliquer le retour aussi bien du chat que du
chalicodome.
IX
LES FOURMIS ROUSSES
Le pigeon transporté à des cents lieues de distance sait retrouver son colombier; l'hirondelle, revenant de ses
quartiers d'hiver en Afrique, traverse la mer et reprend possession du vieux nid. Quel est leur guide en de si
longs voyages? Serait-ce la vue? Un observateur de beaucoup d'esprit, dépassé par d'autres dans la
connaissance de l'animal collectionné en vitrines, mais des plus experts dans la connaissance de l'animal en
liberté, Toussenel, l'admirable auteur de l'Esprit des bêtes, donne pour guides au pigeon voyageur la vue et la
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météorologie. «L'oiseau de France, dit-il, sait par expérience que le froid vient du nord, le chaud du midi, le
sec de l'est, l'humide de l'ouest. C'en est assez de connaissances météorologiques pour lui donner les points
cardinaux et diriger son vol. Le pigeon transporté de Bruxelles à Toulouse dans un panier couvert n'a certes
pas la possibilité de relever de l'oeil la carte géographique du parcours; mais il n'est au pouvoir de personne de
l'empêcher de sentir, aux chaudes impressions de l'atmosphère, qu'il suit la route du midi. Rendu à la liberté à
Toulouse, il sait déjà que la direction à suivre pour regagner son colombier est la direction du nord. Donc, il
pique droit dans cette direction, et ne s'arrête que vers les parages du ciel dont la température moyenne est
celle de la zone qu'il habite. S'il ne trouve pas d'emblée son domicile, c'est qu'il a trop appuyé sur la droite ou
sur la gauche. En tous les cas, il n'a besoin que de quelques heures de recherche dans la direction de l'est à
l'ouest pour relever ses erreurs.»
L'explication est séduisante lorsque le déplacement se fait dans la direction nord-sud; mais elle ne peut
convenir au déplacement est-ouest, sur la même isotherme. D'ailleurs, elle a le défaut de ne pouvoir se
généraliser. Il ne faut pas songer à faire intervenir la vue et encore moins l'influence du climat changé, quand
un chat revient au logis, d'un bout à l'autre d'une ville, et se dirige dans un dédale de rues et de ruelles qu'il
voit pour la première fois. Ce n'est pas la vue non plus qui guide mes chalicodomes, surtout lorsqu'ils sont
lâchés en plein bois. Leur vol peu élevé, deux ou trois mètres au-dessus du sol, ne leur permet pas de prendre
un coup d'oeil général de l'ensemble et de relever la carte des lieux. Qu'ont-ils besoin de topographie?
L'hésitation est courte: après quelques crochets de peu d'étendue autour de l'expérimentateur, ils partent dans
la direction du nid, malgré le rideau de la forêt, malgré l'écran d'une haute chaîne de collines qu'ils franchiront
en remontant la pente non loin du sol. La vue leur fait éviter les obstacles sans les renseigner sur la direction
générale à suivre. La météorologie n'est pas davantage en cause: pour quelques kilomètres de déplacement, le
climat n'a pas varié. L'expérience du chaud, du froid, du sec et de l'humide, n'a pas instruit mes chalicodomes:
une existence de quelques semaines ne le permet pas. Et seraient-ils versés dans les points cardinaux, l'identité
climatologique du point où est leur nid et du point où ils sont relâchés, laisserait indéterminée la direction à
suivre. Pour expliquer tous ces mystères, on arrive donc forcément à invoquer un autre mystère, c'est-à-dire
une sensibilité spéciale, refusée à la nature humaine. Ch. Darwin, dont personne ne récusera l'imposante
autorité, arrive à la même conclusion. S'informer si l'animal n'est pas impressionné par les courants
telluriques, s'enquérir s'il n'est pas influencé par l'étroit voisinage d'une aiguille aimantée, n'est-ce pas
reconnaître une sensibilité magnétique? Possédons-nous une faculté analogue? Je parle du magnétisme des
physiciens, bien entendu, et non du magnétisme des Mesmer et des Cagliostro. Certes nous ne possédons rien
d'approchant. Qu'aurait à faire le marin de sa boussole s'il était boussole lui-même?
Ainsi le maître l'admet: un sens spécial, si étranger à notre organisation que nous ne pouvons pas même nous
en faire une idée, dirige le pigeon, l'hirondelle, le chat, le chalicodome et tant d'autres, en pays étranger. Que
ce soit magnétique ou non, je ne déciderai pas, satisfait d'avoir contribué, pour une part non petite, à
démontrer son existence. Un sens de plus, s'ajoutant à notre lot, quelle acquisition, quelle cause de progrès!
Pourquoi en sommes-nous privés? C'était une belle arme et de grande utilité pour le struggle for life. Si,
comme on le prétend, l'animalité entière, y compris l'homme, provient d'un moule unique, la cellule originelle
et se transforme d'elle-même à travers les âges, favorisant les mieux doués, laissant dépérir les moins bien
doués, comment se fait-il que ce sens merveilleux soit le partage de quelques humbles, et n'ait pas laissé de
trace dans l'homme, le point culminant de la série zoologique? Nos précurseurs ont été bien mal inspirés de
laisser perdre un si magnifique héritage; c'était plus précieux à garder qu'une vertèbre au coccyx, un poil à la
moustache.
Si la transmission ne s'est pas faite, ne serait-ce pas faute d'une parenté suffisante? Je soumets le petit
problème aux évolutionnistes, et suis très désireux de savoir ce qu'en disent le protoplasme et le nucléus.
Ce sens inconnu est-il localisé quelque part chez les hyménoptères, s'exerce-t-il au moyen d'un organe
spécial? On songe immédiatement aux antennes. C'est aux antennes qu'on a recours toutes les fois que nous ne
voyons pas bien clair dans les actes de l'insecte; on leur accorde volontiers ce dont notre cause a besoin. Je ne
manquais pas d'ailleurs d'assez bonnes raisons pour leur soupçonner la sensibilité directrice. Lorsque
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l'Ammophile hérissée recherche le ver gris, c'est avec les antennes, petits doigts palpant continuellement le
sol, qu'elle paraît reconnaître la présence du gibier sous terre. Ces filets explorateurs, qui semblent diriger
l'animal en chasse, ne pourraient-ils aussi le diriger en voyage. C'était à voir et j'ai vu.
Sur quelques Chalicodomes, j'ampute les antennes d'un coup de ciseaux, aussi près que possible. Les mutilés
sont dépaysés, puis relâchés. Ils reviennent au nid avec la même facilité que les autres. Dans le temps, j'avais
expérimenté d'une façon pareille avec le plus gros de nos Cerceris (Cerceris tuberculata); et le chasseur de
Charançons était revenu à ses terriers. Nous voilà débarrassés d'une hypothèse: la sensibilité directrice ne
s'exerce pas par les antennes. Où donc est son siège? Je ne sais.
Ce que je sais mieux, c'est que les Chalicodomes sans antennes, s'ils reviennent aux cellules, ne reprennent
pas le travail. Obstinément ils volent devant leur maçonnerie, ils se posent sur le godet de terre, ils prennent
pied sur la margelle de la cellule, et là, comme pensifs et désolés, longtemps ils stationnent en contemplation
devant l'ouvrage qui ne s'achèvera pas; ils partent, ils reviennent, ils chassent tout voisin importun, sans jamais
reprendre l'apport du miel ou du mortier. Le lendemain, ils ne reparaissent pas. Privé de ses outils, l'ouvrier n'a
plus le coeur à l'ouvrage. Lorsque le Chalicodome maçonne, les antennes continuellement palpent, sondent,
explorent et paraissent présider à la perfection du travail. Ce sont ses instruments de précision; elles
représentent le compas, l'équerre, le niveau, le fil à plomb du constructeur.
Jusqu'ici mes expériences ont uniquement porté sur des femelles, beaucoup plus fidèles au nid à cause des
devoirs de la maternité. Que feraient les mâles, s'ils étaient dépaysés? Je n'avais pas grande confiance dans ces
amoureux, qui pendant quelques jours forment tumultueuse assemblée au-devant des gâteaux, attendent la
sortie des femelles, s'en disputent la possession en des rixes interminables, puis disparaissent lorsque les
travaux sont en pleine activité. Que leur importait, me disais-je, de revenir au gâteau natal plutôt que de
s'établir ailleurs, pourvu qu'ils y trouvent à qui déclarer leur flamme! Je me trompais: les mâles reviennent au
nid. Il est vrai que, vu leur faiblesse, je ne leur ai pas imposé long voyage: un kilomètre environ. C'était
néanmoins pour eux une expédition lointaine, un pays inconnu, car je ne leur vois pas faire longues
excursions. De jour, ils visitent les gâteaux ou les fleurs du jardin; de nuit, ils prennent refuge dans les vielles
galeries ou dans les interstices des tas de pierres de l'harmas.
Les mêmes gâteaux sont fréquentés par deux Osmies (Osmia tricornis et Osmia Latreillii), qui construisent
leurs cellules dans les galeries laissées à leur disposition par les Chalicodomes. La plus abondante est la
première, l'Osmie à trois cornes. L'occasion était trop belle de s'informer un peu à quel point la sensibilité
directrice se généralise chez les hyménoptères; je l'ai mise à profit. Eh bien! les Osmies (Osmia tricornis), tant
mâles que femelles, savent retrouver le nid. Mes expériences ont été faites rapidement, en petit nombre, à de
faibles distances; mais elles concordaient si bien avec les autres qu'elles m'ont convaincu. En somme, le retour
au nid, en y comprenant mes essais d'autrefois, a été constaté pour quatre espèces: le Chalicodome des
hangars, le Chalicodome des murailles, l'Osmie à trois cornes et le Cerceris tuberculé. Dois-je généraliser sans
restriction et accorder à tous les hyménoptères une faculté de se retrouver en pays inconnu? Je me garderai
bien de le faire, car voici, à ma connaissance, un résultat contradictoire, très significatif.
Parmi les richesses de mon laboratoire de l'harmas, je mets au premier rang une fourmilière de Polyergus
rufescens, la célèbre Fourmi rousse, l'Amazone, qui fait la chasse aux esclaves. Inhabile à élever sa famille,
incapable de rechercher sa nourriture, de la prendre même quand elle est à sa portée, il lui faut des serviteurs
qui lui donnent la becquée et prennent soin du ménage. Les Fourmis rousses sont des voleuses d'enfants,
destinés au service de la communauté. Elles pillent les fourmilières voisines, d'espèce différente; elles en
emportent chez elles les nymphes qui, bientôt écloses, deviennent, dans la maison étrangère, des domestiques
zélés.
Quand arrivent les chaleurs de juin et de juillet, je vois fréquemment les Amazones sortir de leur caserne dans
l'après-midi, et partir en expédition. La colonne mesure de cinq à six mètres. Si sur le trajet rien ne se montre
qui mérite attention, les rangs sont assez bien conservés; mais aux premiers indices d'une fourmilière, la tête
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fait halte et se déploie en une cohue tourbillonnante, que grossissent les autres arrivant à grands pas. Des
éclaireurs se détachent, l'erreur est reconnue, et l'on se remet en marche. La cohorte traverse les allées du
jardin, disparaît dans les gazons, reparaît plus loin, s'engage dans les amas de feuilles mortes, se remet à
découvert, toujours cherchant à l'aventure. Un nid de Fourmis noires est enfin trouvé. À la hâte, les Fourmis
rousses descendent dans les dortoirs où reposent les nymphes, et bientôt remontent avec leur butin. C'est alors,
aux portes de la cité souterraine, une étourdissante mêlée de noires défendant leur bien et de rousses
s'efforçant de l'emporter. La lutte est trop inégale pour être indécise. La victoire reste aux rousses, qui
s'empressent vers leur demeure, chacune avec sa prise, une nymphe au maillot, au bout des mandibules. Pour
le lecteur non au courant de ces moeurs esclavagistes, ce serait une bien curieuse histoire que celle des
Amazones; à mon grand regret, je l'abandonne: elle nous éloignerait trop du sujet à traiter, savoir le retour au
nid.
La distance où se transporte la colonne voleuse de nymphes est variable, et dépend de l'abondance du
voisinage en Fourmis noires. Dix à vingt pas quelquefois suffisent; en d'autres moments, il en faut cinquante,
cent et au-delà. Une seule fois, j'ai vu l'expédition se faire hors du jardin. Les Amazones escaladèrent le mur
d'enceinte, élevé de quatre mètres en ce point, le franchirent et s'en allèrent un peu plus loin dans un champ de
blé. Quant à la voie suivie, elle est indifférente à la colonne en marche. Le sol dénudé, le gazon épais, les
amas de feuilles mortes, le tas de pierre, la maçonnerie, les massifs d'herbages, sont franchis sans préférence
marquée pour une nature de chemin plutôt que pour une autre.
Ce qu'il y a de rigoureusement déterminé, c'est la voie de retour, qui suit dans toutes ses sinuosités, dans tous
ses passages, jusqu'aux plus difficiles, la piste de l'aller. Chargées de leur butin, les Fourmis rousses
reviennent au nid par le trajet, souvent fort compliqué, qu'ont fait adopter les éventualités de la chasse. Elles
repassent où elles ont d'abord passé; et c'est pour elles nécessité si impérieuse, qu'un surcroît de fatigue, qu'un
péril très grave même, ne fait pas modifier la piste.
Elles viennent, je suppose, de traverser un épais amas de feuilles mortes, pour elles passage plein d'abîmes, où
des chutes à tout instant se répètent, où beaucoup s'exténuent pour remonter des bas-fonds, gagner les
hauteurs sur des ponts branlants et se dégager enfin du dédale de ruelles. N'importe: à leur retour elles ne
manqueront pas, bien qu'appesanties par leur charge, de traverser encore le pénible labyrinthe. Pour éviter tant
de fatigue, que leur faudrait-il? Se dévier un peu du premier trajet, car le bon chemin est là, tout uni, à peine à
un pas de distance. Ce petit écart n'entre pas dans leurs vues.
Je les surpris un jour allant en razzia et défilant sur le bord interne de la maçonnerie du bassin, où j'ai
remplacé la vieille population batracienne par une population de poissons rouges. La bise soufflait très fort et,
prenant en flanc la colonne, précipitait des rangs entiers dans les eaux. Les poissons étaient accourus; ils
faisaient galerie et gobaient les noyés. Le pas était difficile; avant de l'avoir franchi, la colonne se trouvait
décimée. Je m'attendais à voir le retour s'effectuer par un autre chemin, qui contournerait le fatal précipice. Il
n'en fut rien. La bande chargée de nymphes reprit la périlleuse voie, et les poissons rouges eurent double chute
de manne: les fourmis et leur prise. Plutôt que de modifier sa piste, la colonne fut décimée une seconde fois.
La difficulté de retrouver le domicile après une expédition lointaine, à capricieux détours, rarement les mêmes
dans les diverses sorties, impose certainement aux Amazones cette retraite par la voie suivie en allant. S'il ne
veut s'égarer en route, l'insecte n'a pas le choix du chemin: il doit rentrer chez lui par le sentier qui lui est
connu et qu'il vient récemment de parcourir. Lorsqu'elles sortent de leur nid et vont sur une autre branche, sur
un autre arbre, chercher feuillée mieux à leur goût, les Chenilles processionnaires tapissent de soie le trajet, et
c'est en suivant les fils tendus en route qu'elles peuvent revenir à leur domicile. Voilà la méthode la plus
élémentaire que puise employer l'insecte exposé à s'égarer dans ses excursions: une route de soie le ramène
chez lui. Avec les Processionnaires et leur naïve voirie, nous sommes bien loin des Chalicodomes et autres,
qui ont pour guide une sensibilité spéciale.
L'Amazone, quoique de la gent hyménoptère, n'a, elle aussi, que des moyens de retour assez bornés, comme le
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témoigne la nécessité où elle est de revenir par sa récente piste. Imiterait-elle, dans une certaine mesure, la
méthode des Processionnaires; c'est-à-dire laisserait-elle sur la voie, non des fils conducteurs puisqu'elle n'est
pas outillée pour pareil travail, mais quelque émanation odorante, par exemple quelque fumet formique, qui
lui permettrait de se guider par le sens olfactif? On s'accorde assez dans cette manière de voir.
Les Fourmis, dit-on, sont guidées par l'odorat; et cet odorat paraît avoir pour siège les antennes, que l'on voit
en continuelle agitation. Je me permettrai de ne pas montrer un vif empressement pour cet avis. D'abord, je me
méfie d'un odorat ayant pour siège les antennes; j'en ai donné plus haut les motifs; et puis, j'espère démontrer
expérimentalement que les fournis rousses ne sont pas guidées par une odeur.
Épier la sortie de mes Amazones, des après-midi entières, et fort souvent sans succès, me prenait trop de
temps. Je m'adjoignis un aide, dont les heures étaient moins occupées que les miennes. C'était ma petite-fille
Lucie, espiègle qui prenait intérêt à ce que je lui racontais sur les Fourmis. Elle avait assisté à la grande
bataille des rousses et des noires; elle était restée toute pensive devant le rapt des enfants au maillot. Bien
endoctrinée sur ses hautes fonctions, toute fière de travailler déjà, elle si petite, pour cette grande dame, la
Science, Lucie parcourait donc le jardin lorsque le temps paraissait favorable, et surveillait les Fourmis
rousses, dont elle avait mission de reconnaître soigneusement le trajet jusqu'à la fourmilière pillée. Son zèle
avait fait ses preuves, je pouvais y compter. Un jour, à la porte de mon cabinet, tandis que j'alignais ma prose
quotidienne:
«Pan! pan! C'est moi, Lucie. Viens vite: les rousses sont entrées dans la maison des noires. Viens vite!
--Et sais-tu bien le chemin suivi?
--Je le sais; je l'ai marqué.
--Comment? Marqué et de quelle manière?
--J'ai fait comme le Petit Poucet: j'ai semé des petits cailloux blancs sur la route.»
J'accourus. Les choses s'étaient passées comme venait de me le dire ma collaboratrice de six ans. Lucie avait
fait à l'avance sa provision de petites pierres, et voyant le bataillon des fourmis sortir de la caserne, elle l'avait
suivi pas à pas en déposant de distance en distance ses pierres sur le trajet parcouru. Les Amazones
commençaient à revenir de la razzia suivant la ligne des cailloux indicateurs. La distance au nid était d'une
centaine de pas, ce qui me donnait le temps d'opérer en vue d'une expérience méditée à loisir.
Je m'arme d'un fort balai et je dénude la piste sur une largeur d'un mètre environ. Les matériaux poudreux de
la surface sont ainsi enlevés, renouvelés par d'autres. S'ils sont imprégnés de quelque émanation odorante, leur
absence déroutera les fourmis. Je coupe de la sorte la voie en quatre points différents, espacés de quelques
pas.
Voici que la colonne arrive à la première coupure. L'hésitation des fourmis est évidente. Il y en a qui
rétrogradent, puis reviennent pour rétrograder encore; d'autres errent sur le front de la section; d'autres se
dispersent latéralement et semblent chercher à contourner le pays inconnu. La tête de la colonne, resserrée
d'abord dans une étendue de quelques décimètres, s'éparpille maintenant sur trois à quatre mètres de largeur.
Mais les arrivants se multiplient devant l'obstacle; ils se massent, ils forment cohue indécise. Enfin quelques
fourmis s'aventurent sur la bande balayée et les autres suivent, tandis qu'un petit nombre a repris en avant la
piste au moyen d'un détour. Aux autres coupures, mêmes hésitations; elles sont néanmoins franchies soit
directement, soit latéralement. Malgré mes embûches, le retour au nid s'effectue, et par la voie des petits
cailloux.
L'expérience semble plaider en faveur de l'odorat. À quatre reprises, il y a des hésitations manifestes partout
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