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l'insuffisance de l'instinct, en proportionnant le nombre de germes à l'étendue des chances de destruction.
Quelle est donc l'harmonie transcendante qui balance ainsi la fécondité des ovaires et les perfections de
l'instinct!
L'éclosion des oeufs a lieu en fin mai ou en juin, un mois environ après la ponte. C'est aussi dans ce laps de
temps qu'éclosent les oeufs des Sitaris. Mais plus favorisées, les larves de Méloé peuvent se mettre
immédiatement en recherche des hyménoptères qui doivent les nourrir; tandis que celles des Sitaris, écloses en
septembre, doivent, jusqu'au mois de mai de l'année suivante, attendre immobiles et dans une abstinence
complète, l'issue des Anthophores dont elles gardent l'entrée des cellules. Je ne décrirai pas la jeune larve de
Méloé, suffisamment connue, en particulier par la description et la figure qu'en a données Newport; pour
l'intelligence de ce qui va suivre, je me bornerai à dire que cette larve primaire est une sorte de petit pou jaune,
étroit et allongé, qu'on trouve, au printemps, au milieu du duvet de divers hyménoptères.
Comment cet animalcule a-t-il passé de la demeure souterraine où les oeufs viennent d'éclore, dans la toison
d'une abeille? Newport soupçonne que les jeunes Méloés, à l'issue du terrier natal, grimpent sur les plantes
voisines, spécialement sur les Chicoracées, et attendent, cachés entre les pétales, que quelques hyménoptères
viennent butiner dans la fleur, pour s'attacher tout aussitôt à leur fourrure et se laisser emporter avec eux. J'ai
mieux que les soupçons de Newport, j'ai sur ce point curieux des observations personnelles, des
expérimentations qui ne laissent rien à désirer. Je vais les rapporter comme premier trait de l'histoire du Pou
des Abeilles. Elles datent du 23 mai 1858.
Un talus vertical, encaissant la route de Carpentras à Bédoin est cette fois le théâtre de mes observations. Ce
talus, calciné par le soleil, est exploité par de nombreux essaims d'Anthophores qui, plus industrieuses que
leurs congénères, savent bâtir à l'entrée de leurs couloirs, avec des filets vermiculaires de terre, un vestibule,
un bastion défensif en forme de cylindre arqué, en un mot par des essaims d'Anthophora parietina. Un maigre
tapis de gazon s'étend du bord de la route au pied du talus. Pour suivre plus à l'aise les abeilles en travail, dans
l'espoir de leur dérober quelque secret, je m'étais étendu depuis peu d'instants sur ce gazon, au coeur même de
l'essaim inoffensif, lorsque mes vêtements se trouvèrent envahis par des légions de petits poux jaunes, courant
avec une ardeur désespérée dans le fourré filamenteux de la surface du drap. Dans ces animalcules, dont j'étais
çà et là poudré comme d'une poussière d'ocre, j'eus bientôt reconnu de vieilles connaissances, de jeunes
Méloés, que pour la première fois j'observais autre part que dans la fourrure des hyménoptères ou dans
l'intérieur de leurs cellules. Je ne pouvais laisser échapper urne occasion aussi belle d'apprendre comment ces
larves parviennent à s'établir sur le corps de leurs nourriciers.
Le gazon où je m'étais couvert de ces poux en m'y reposant un instant, présentait quelques plantes en fleur
dont les plus abondantes étaient trois composées: Hedypnoïs polymorpha, Senecio gallicus et Anthemis
arvensis. Or c'est sur une composée, un pissenlit (Dandelion) que Newport croit se souvenir d'avoir observé
de jeunes Méloés; aussi mon attention se dirigea-t-elle tout d'abord sur les plantes que je viens de mentionner.
À ma grande satisfaction, presque toutes les fleurs de ces trois plantes, surtout celles de la camomille
(Anthemis), se trouvèrent occupées par un nombre plus ou moins grand de jeunes Méloés. Sur tel calathide de
camomille, j'ai pu compter une quarantaine de ces animalcules, tapis, immobiles, au milieu des fleurons.
D'autre part, il me fut impossible d'en découvrir sur les fleurs du coquelicot et d'une roquette sauvage
(Diplotaxis muralis), poussant pêle-mêle au milieu des plantes qui précèdent. Il me paraît donc que c'est
uniquement sur les fleurs composées que les larves de Méloé attendent l'arrivée des hyménoptères.
Outre cette population campée sur les calathides des composées et s'y tenant immobile comme ayant atteint
pour le moment son but, je ne tardai pas à en découvrir une autre, bien plus nombreuse, et dont l'anxieuse
activité trahissait des recherches sans résultat. À terre, sous le gazon, couraient, effarées, d'innombrables
petites larves, rappelant, sur quelques points, le tumultueux désordre d'une fourmilière bouleversée; d'autres
grimpaient à la hâte au sommet d'un brin d'herbe et en descendaient avec la même précipitation; d'autres
encore plongeaient dans la bourre cotonneuse des gnaphales desséchés, y séjournaient un moment et
reparaissaient bientôt après pour recommencer leurs recherches. Enfin, avec un peu d'attention, je pus me
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convaincre que, dans l'étendue d'une dizaine de mètres carrés, il n'y avait peut-être pas un seul brin de gazon
qui ne fût exploré par plusieurs de ces larves.
J'assistais évidemment à la sortie récente des jeunes Méloés hors des terriers maternels. Une partie s'était déjà
établie sur les fleurs des camomilles et des séneçons pour attendre l'arrivée des hyménoptères; mais la
majorité errait encore à la recherche de ce gîte provisoire. C'est par cette population errante que j'avais été
envahi en me couchant au pied du talus. Toutes ces larves, dont je n'oserais limiter le nombre effrayant de
milliers, ne pouvaient former une seule famille et reconnaître une même mère; malgré ce que Newport nous a
appris sur l'étonnante fécondité des Méloés, je ne saurais le croire tant leur multitude était grande.
Bien que le tapis de verdure se continuât dans une longue étendue sur le bord de la route, il me fut impossible
d'y découvrir une seule larve de Méloé autre part que dans les quelques mètres carré placés en face du talus
habité par l'abeille maçonne. Ces larves ne devaient donc pas venir de loin; pour se trouver au voisinage des
Anthophores, elles n'avaient pas eu de longues pérégrinations à faire, car on n'apercevait nulle part les
retardataires, les traînards, inévitables dans une pareille caravane en voyage. Les terriers où s'était faite
l'éclosion se trouvaient par conséquent dans ce gazon en face des demeures des abeilles. Ainsi les Méloés, loin
de déposer leurs oeufs au hasard, comme pourrait le faire croire leur vie errante, et de laisser aux jeunes le
soin de se rapprocher de leur futur domicile, savent reconnaître les lieux hantés par les Anthophores et font
leur ponte à proximité de ces lieux.
Avec telle multitude de parasites occupant les fleurs composées dans l'étroit voisinage des nids de
l'Anthophore, il est impossible que tôt ou tard la majorité de l'essaim ne soit infesté. Au moment de mes
observations, une partie relativement fort minime de la légion famélique était en attente sur les fleurs, l'autre
partie errait encore sur le sol, où les Anthophores très rarement se posent; et cependant, au milieu du duvet
thoracique de presque toutes les Anthophores que j'ai saisies pour les examiner, j'ai reconnu la présence de
plusieurs larves de Méloés.
J'en ai pareillement trouvé sur le corps des Mélectes et des Coelioxys, hyménoptères parasites de
l'Anthophore. Suspendant leur audacieux va-et-vient devant les galeries en construction, ces larrons de
cellules approvisionnées, se posent un instant sur quelque fleur de camomille, et voilà que le voleur sera volé.
Au sein de leur duvet un pou imperceptible s'est glissé qui, au moment où le parasite, après avoir détruit l'oeuf
de l'Anthophore, déposera le sien sur le miel usurpé, se laissera couler sur cet oeuf pour le détruire à son tour
et rester unique maître des provisions. La pâtée de miel amassée par l'Anthophore passera ainsi par trois
maîtres, et restera finalement la propriété du plus faible des trois.
Et qui nous dira si le Méloé ne sera pas, à son tour, dépossédé par un nouveau larron; ou même si à l'état de
larve somnolente, molle et replète, il ne deviendra pas la proie de quelque ravageur, qui lui rongera les
entrailles vivantes? En méditant sur cette lutte fatale, implacable, que la nature impose, pour leur
conservation, à ces divers êtres, tour à tour possesseurs et dépossédés, tour à tour dévorants et dévorés, un
sentiment pénible se mêle à l'admiration que suscitent les moyens employés par chaque parasite pour atteindre
son but; et oubliant un instant le monde infime où ces choses se passent, on est pris d'effroi devant cet
enchaînement de larcins, d'astuces et de brigandages qui rentrent, hélas dans les vues de l'alma parens rerum.
Les jeunes larves de Méloé établies dans le duvet des Anthophores ou dans celui des Mélectes et des
Coelioxys, leurs parasites, avaient pris une voie infaillible pour arriver tôt ou tard dans la cellule désirée.
Était-ce de leur part un choix dicté par la clairvoyance de l'instinct, ou tout simplement l'effet d'un heureux
hasard? L'alternative fut bientôt décidée. Divers diptères, des Éristales, des Calliphores (Eristalis tenax,
Calliphora vomitoria), s'abattaient de temps en temps sur les fleurs de séneçon et de camomille occupées par
les jeunes Méloés et s'y arrêtaient un moment pour en sucer les exsudations sucrées. Sur tous ces diptères, j'ai
trouvé, à bien peu d'exceptions près, des larves de Méloé, immobiles au milieu des soies du thorax. Je citerai
encore, comme envahie par ces larves, une Ammophile (Ammophila hirsuta), qui approvisionne ses terriers
d'une chenille au premier printemps, tandis que ses congénères nidifient en automne. Cette Ammophile ne fit
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que raser pour ainsi dire la surface d'une fleur; je la pris: des Méloés circulaient sur son corps. Il est clair que
ni les Éristales, ni les Calliphores, dont les larves vivent dans les matières corrompues, ni les Ammophiles, qui
approvisionnent les leurs de chenilles, n'auraient jamais amené dans des cellules remplies de miel les larves
qui les avaient envahies. Ces larves s'étaient donc fourvoyées, et l'instinct, chose rare, se trouvait ici en défaut.
Portons maintenant notre attention sur les jeunes Méloés en expectative sur les fleurs de camomille. Ils sont
là, dix, quinze ou davantage, à demi plongés dans la gorge des fleurons d'un même calathide ou dans les
interstices; aussi faut-il une certaine attention pour les apercevoir, leur cachette étant d'autant plus efficace que
la couleur ambrée de leur corps se confond avec la teinte jaune des fleurons. Si rien d'extraordinaire ne se
passe sur la fleur, si un ébranlement subit n'annonce l'arrivée d'un hôte étranger, les Méloés, totalement
immobiles, ne donnent pas signe de vie. À les voir plongés verticalement, la tête en bas, dans la gorge des
fleurons, on pourrait croire qu'ils sont à la recherche de quelque humeur sucrée, leur nourriture; mais alors ils
devraient passer plus fréquemment d'un fleuron à l'autre, ce qu'ils ne font pas, si ce n'est lorsque, après une
alerte sans résultat, ils regagnent leurs cachettes et choisissent le point qui leur paraît le plus favorable. Cette
immobilité signifie que les fleurons de la camomille leur servent seulement de lieu d'embuscade, comme plus
tard le corps de l'Anthophore leur servira uniquement de véhicule pour arriver à la cellule de l'hyménoptère.
Ils ne prennent donc aucune nourriture, pas plus sur les fleurs que sur les abeilles; et comme pour les Sitaris,
leur premier repas consistera dans l'oeuf de l'Anthophore, que les crocs de leurs mandibules sont destinés à
éventrer.
Leur immobilité est, disons-nous, complète; mais rien n'est plus facile que d'éveiller leur activité en suspens.
Avec un brin de paille, ébranlons légèrement une fleur de camomille: à l'instant les Méloés quittent leurs
cachettes, s'avancent en rayonnant de tous côtés sur les pétales blancs de la circonférence, et les parcourent
d'un bout à l'autre avec toute la rapidité que permet l'exiguïté de leur taille. Arrivés au bout extrême des
pétales, ils s'y fixent soit avec leurs appendices caudaux, soit peut-être avec une viscosité analogue à celle que
fournit le bouton anal des Sitaris; et le corps pendant en dehors, les six pattes libres, ils se livrent à des
flexions en tous sens, ils s'étendent autant qu'ils le peuvent, comme s'ils s'efforçaient d'atteindre un but trop
éloigné. Si rien ne se présente qu'ils puissent saisir, ils regagnent le centre de la fleur après quelques vaines
tentatives et reprennent bientôt leur immobilité.
Mais si l'on admet à leur proximité un objet quelconque, ils ne manquent de s'y accrocher avec une prestesse
surprenante. Une feuille de graminée, un fétu de paille, la branche de mes pinces que je leur présente, tout leur
est bon, tant il leur tarde de quitter le séjour provisoire de la fleur. Il est vrai qu'arrivés sur ces objets inanimés,
ils reconnaissent bientôt qu'ils ont fait fausse route, ce que l'on voit à leurs marches et contre-marches
affairées, et à leur tendance à revenir sur la fleur, s'il en est temps encore. Ceux qui se sont ainsi jetés
étourdiment sur un bout de paille et qu'on laisse retourner à la fleur, se reprennent difficilement au même
piège. Il y a donc aussi, pour ces points animés, une mémoire, une expérience des choses.
Après ces essais, j'en ai tenté d'autres avec des matières filamenteuses, imitant plus ou moins bien le duvet des
hyménoptères, avec de petits morceaux de drap ou de velours coupés sur mes vêtements, avec des tampons de
coton, avec des pelotes de bourre récoltée sur les gnaphales. Sur tous ces objets, présentés au bout des pinces,
les Méloés se sont précipités sans difficulté aucune; mais loin d'y rester en repos, comme ils le font sur le
corps des hyménoptères, ils m'ont bientôt convaincu, par leurs démarches inquiètes, qu'ils se trouvaient aussi
dépaysés dans ces fourrures que sur la surface glabre d'un tuyau de paille. Je devais m'y attendre: ne venais-je
pas de les voir errer sans repos sur les gnaphales enveloppés de bourre cotonneuse? S'il leur suffisait
d'atteindre l'abri d'un duvet pour se croire arrivés à bon port, presque tous périraient, sans autre tentative, au
milieu du duvet des plantes.
Présentons maintenant des insectes vivants, et d'abord des Anthophores. Si l'abeille, débarrassée
préalablement des parasites qu'elle peut porter, est saisie par les ailes et mise un instant en contact avec la
fleur, on la trouve invariablement, après ce contact rapide, envahie par des Méloés accrochés à ses poils.
Ceux-ci gagnent prestement un point du thorax, généralement les épaules, les flancs, et, arrivés là, ils restent
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immobiles: la seconde étape de leur étrange voyage est atteinte.
Après les Anthophores, j'ai essayé les premiers insectes vivants qu'il m'a été possible de me procurer
sur-le-champ: des Éristales, des Calliphores, des Abeilles domestiques, de petits Papillons. Tous ont été
également envahis par les Méloés, sans hésitation; mieux encore, sans tentatives pour revenir sur les fleurs.
Faute de pouvoir trouver à l'instant des coléoptères, je n'ai pu expérimenter avec ces derniers. Newport,
opérant il est vrai dans des conditions bien différentes des miennes, puisque ses observations portaient sur des
jeunes Méloés captifs dans un flacon, tandis que les miennes étaient faites dans les circonstances normales,
Newport, dis-je, a vu les Méloés s'attacher au corps d'un Malachius, et y rester immobiles; ce qui me porte à
croire qu'avec des coléoptères j'aurais obtenu les mêmes résultats qu'avec un Éristale, par exemple. Et, en
effet, il m'est arrivé plus tard de trouver des larves de Méloé su le corps d'un gros coléoptère, la Cétoine dorée,
hôte assidu des fleurs.
La classe des insectes épuisée, j'ai mis à leur portée ma dernière ressource, une grosse Araignée noire. Sans
hésitation, ils ont passé de la fleur sur l'aranéide, ont gagné le voisinage des articulations des pattes et s'y sont
établis immobiles. Ainsi tout leur paraît bon pour quitter le séjour provisoire où ils attendent; sans distinction
d'espèce, de genre, de classe, ils s'attachent au premier être vivant que le hasard met à leur portée. On conçoit
alors comment ces jeunes larves ont pu être observées sur une foule d'insectes différents, en particulier sur les
espèces printanières de diptères et d'hyménoptères butinant sur les fleurs; on conçoit encore la nécessité de ce
nombre prodigieux de germes pondus par une seule femelle de Méloé, puisque l'immense majorité des larves
qui en proviendront prendra infailliblement une fausse voie et ne pourra parvenir aux cellules des
Anthophores. L'instinct est ici en défaut et la fécondité y supplée.
Mais il reprend son infaillibilité dans une autre circonstance. Les Méloés, on vient de le voir, passent sans
difficulté de la fleur sur les objets à leur portée, quels qu'ils soient, glabres ou velus, vivants ou inanimés: cela
fait, ils se comportent bien différemment suivant qu'ils viennent d'envahir soit le corps d'un insecte, soit tout
autre objet. Dans le premier cas, sur un diptère et un papillon velus, sur une araignée et un coléoptère glabres,
les larves restent immobiles après avoir gagné le point qui leur convient. Leur désir instinctif est donc
satisfait. Dans le second cas, au milieu du duvet du drap et du velours, au milieu des filaments soit du coton,
soit de la bourre de gnaphale, et enfin sur la surface glabre d'une paille et d'une feuille, elles trahissent la
connaissance de leur méprise par leurs continuelles allées et venues, par leurs efforts pour revenir sur la fleur
imprudemment abandonnée.
Comment donc reconnaissent-elles la nature du corps sur lequel elles viennent de passer; comment se fait-il
que ce corps, quel que soit l'état de sa surface, tantôt leur convienne et tantôt ne leur convienne pas? Est-ce
par la vue qu'elles jugent de leur nouveau séjour? Mais alors la méprise ne serait pas possible; la vue leur
dirait tout d'abord si l'objet à leur portée est convenable ou non, et d'après ses conseils l'émigration se ferait ou
ne se ferait pas. Et puis, comment admettre qu'ensevelie dans l'épais fourré d'une pelote de coton ou dans la
toison d'une Anthophore, l'imperceptible larve puisse reconnaître, par la vue, la masse énorme qu'elle
parcourt?
Est-ce par l'attouchement, par quelque sensation due aux frémissements intimes d'une chair vivante? Pas
davantage: les larves de Méloé restent immobiles sur des cadavres d'insectes complètement desséchés, sur des
Anthophores mortes et extraites de cellules vieilles au moins d'un an. Je les ai vues en parfaite quiétude sur
des tronçons d'Anthophore, sur des thorax rongés et vidés par les mites depuis longtemps. Par quel sens leur
est-il donc possible de distinguer un thorax d'Anthophore d'une pelote veloutée quand la vue et le toucher ne
peuvent être invoqués? Il reste l'odorat. Mais alors quelle exquise subtilité ne lui faut-il pas supposer; et
d'ailleurs quelle analogie d'odeur peut-on admettre entre tous les insectes qui morts ou vivants, en entier ou en
tronçons, frais ou desséchés, conviennent aux Méloés, tandis que toute autre chose ne leur convient pas? Un
misérable pou, un point vivant, nous laisse très perplexe sur la sensibilité qui le guide. Encore une énigme qui
s'ajoute à tant d'autres énigmes.
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Après les observations que je viens de raconter, il me restait à fouiller la nappe de terre habitée par les
Anthophores: j'aurai suivi dans ses transformations la larve de Méloé. C'était bien le Méloé à cicatrices dont je
venais d'étudier la larve; c'était bien lui qui ravageait les cellules de l'abeille maçonne car je le trouvais mort
dans les vieilles galeries d'où il n'avait pu sortir. Une ample moisson m'était promise par cette occasion, qui ne
s'est plus présentée. Il me fallut renoncer à tout. Mon jeudi touchait à sa fin; je devais rentrer à Avignon pour
reprendre le lendemain l'électrophore et le tube de Torricelli. Bienheureux jeudis! quelles superbes occasions
ai-je manquées parce que vous étiez trop courts!
Revenons en arrière d'une année pour continuer cette histoire; j'ai recueilli, dans des conditions bien moins
favorables, il est vrai, assez de notes pour tracer la biographie de l'animalcule que nous venons de voir
émigrer des fleurs de la camomille sur le dos des Anthophores. D'après ce que j'ai dit au sujet des larves de
Sitaris, il est évident que les larves de Méloé, campées comme les premières sur le dos d'une abeille, ont
uniquement pour but de se faire conduire par cette abeille dans les cellules approvisionnées, et non de vivre
quelque temps aux dépens du corps qui les porte.
S'il était nécessaire de le prouver, il suffirait de dire qu'on ne voit jamais ces larves essayer de percer les
téguments de l'abeille, ou bien d'en ronger quelques poils et qu'on ne les voit pas non plus augmenter de taille
tant qu'elles se trouvent sur le corps de l'hyménoptère. Pour les Méloés, comme pour les Sitaris, l'Anthophore
sert donc uniquement de véhicule vers un but qui est une cellule approvisionnée.
Il nous reste à apprendre comment le Méloé abandonne le duvet de l'abeille qui l'a voituré pour pénétrer dans
la cellule. Avec des larves recueillies sur le corps de divers hyménoptères, j'ai fait, avant de connaître à fond
la tactique des Sitaris, et Newport avait fait avant moi, des recherches pour jeter quelque jour sur ce point
capital de l'histoire des Méloés. Mes tentatives, calquées sur celles que j'avais entreprises sur les Sitaris, ont
éprouvé le même échec. L'animalcule, mis en rapport avec des larves ou des nymphes d'Anthophore, n'a
donné aucune attention à cette proie; d'autres, placés dans le voisinage de cellules ouvertes et pleines de miel,
n'y ont pas pénétré ou tout au plus ont visité les bords de l'orifice; d'autres enfin, déposés dans la cellule, sur
sa paroi sèche ou à la surface du miel, sont ressortis aussitôt ou bien ont péri englués. Le contact du miel leur
est aussi fatal qu'aux jeunes Sitaris.
Des fouilles faites, à diverses époques, dans les nids de l'Anthophora pilipes, m'avaient appris, depuis
quelques années, que le Méloé à cicatrices est, comme le Sitaris, parasite de cet hyménoptère; j'avais, en effet,
trouvé de temps à autre, dans les cellules de l'abeille, des Méloés adultes, morts et desséchés. D'autre part, je
savais, par L. Dufour, que l'animalcule jaune, que le pou qu'on trouve dans le duvet des hyménoptères avait
été reconnu, grâce aux recherches de Newport, comme étant la larve des Méloés. Avec ces notions, rendues
plus frappantes par ce que j'apprenais chaque jour au sujet des Sitaris, je me suis rendu à Carpentras, le 21
mai, pour visiter les nids en construction de l'Anthophore, ainsi que je l'ai raconté. Si j'avais presque la
certitude de réussir tôt ou tard au sujet des Sitaris, qui s'y trouvent excessivement abondants, je n'avais que
bien peu d'espoir pour les Méloés, qui sont fort rares, au contraire, dans les mêmes nids. Cependant les
circonstances m'ont favorisé plus que je n'aurais osé espérer, et après six heures d'un travail où la pioche jouait
un grand rôle, j'étais possesseur, à la sueur de mon front, d'un nombre considérable de cellules occupées par
les Sitaris, et de deux autres cellules appartenant aux Méloés.
Si mon enthousiasme n'avait pas eu le temps de se refroidir par la vue, renouvelée à chaque instant, de jeunes
Sitaris campés sur un oeuf d'Anthophore, flottant au centre de la petite mare de miel, il aurait pu se donner
libre carrière à la vue du contenu de l'une de ces cellules. Sur le miel, noir et liquide, flotte une pellicule ridée;
et sur cette pellicule se tient immobile un pou jaune. La pellicule, c'est l'enveloppe vide de l'oeuf de
l'Anthophore; le pou, c'est une larve de Méloé.
L'histoire de cette larve se complète maintenant d'elle-même. Le jeune Méloé abandonne le duvet de l'abeille
au moment de la ponte; et puisque le contact du nid lui serait fatal, il doit, pour s'en préserver, adopter la
tactique suivie par le Sitaris, c'est-à-dire se laisser couler à la surface du miel avec l'oeuf en voie d'être pondu.
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