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était épié, cueillant le gland à terre; je surprenais l'Écrevisse toute molle encore après avoir fait peau neuve; je
m'informais de l'époque exacte de l'arrivée des Hannetons; j'étais à la recherche de la première fleur de
Coucou épanouie. L'animal et la plante, poème prodigieux dont un vague écho s'éveillait en ma jeune cervelle,
faisaient très heureuse diversion à l'alexandrin sans chaleur. Le problème de la vie et cet autre, aux lugubres
effrois, le problème de la mort, par moments me traversaient l'esprit. C'était une obsession passagère,
qu'effaçait la mobilité de l'âge. Néanmoins la redoutable question revenait, tirée de l'oubli par quelque
incident.
Un jour, passant devant un abattoir, je vis arriver un boeuf conduit par le boucher. L'horreur du sang a
toujours été pour moi insurmontable, en mes jeunes années, la vue d'une blessure saignante m'impressionnait
au point de me faire tomber sans connaissance, ce qui plus d'une fois a failli me coûter la vie. Comment le
courage me vint-il de pénétrer dans l'horrible officine où l'on égorge? Le noir problème de la mort me
stimulait sans doute. J'entrai, suivant le boeuf.
Lié aux cornes par une solide corde, le mufle humide, le regard pacifique, l'animal s'avance comme s'il
gagnait la crèche de son étable. L'homme précède, la corde en main. On entre dans la salle de mort, au milieu
d'une buée nauséabonde qu'exhalent des entrailles répandues à terre et des flaques de sang. Le boeuf reconnaît
que ce n'est pas l'étable; la terreur lui rougit l'oeil; il résiste, il veut fuir. Mais un anneau est là, sur le parquet,
solidement fixé à une dalle. L'homme y passe la corde et tire à lui. Le boeuf baisse le front; du mufle, il touche
à terre. Tandis qu'un aide le maintient par la corde dans cette position, le boucher prend un couteau à lame
pointue, un couteau pas menaçant du tout, guère plus grand que celui que j'ai moi-même dans la poche de ma
culotte. Un moment il cherche du doigt derrière la nuque de l'animal, et dans le point choisi il plonge la lame.
Le colosse tremble un instant et, comme foudroyé, tombe; procumbit humi bos, ainsi que nous disions alors.
Je sortis de là affolé. Plus tard, je me demandai comment avec un couteau, presque l'équivalent de celui qui
me servait à ouvrir mes noix et peler mes châtaignes, comment avec une lame de rien, un boeuf pouvait être
tué, et si soudainement. Pas de blessure béante, pas de sang répandu, pas de beuglements de la bête. L'homme
cherche du doigt, il pique et c'est fait: le boeuf croule sur ses jarrets.
Cette mort instantanée, ce foudroiement resta pour moi terrifiant mystère. Ce fut plus tard, bien plus tard,
lorsque les hasards de mes lectures me mirent sous les yeux quelques bribes d'anatomie, que j'eus le secret de
l'abattoir. L'homme avait tranché la moelle épinière à sa sortie du crâne, il avait sectionné ce que les
physiologistes ont appelé le noeud vital. Aujourd'hui je pourrais dire qu'il avait opéré à la façon des
hyménoptères, dont le stylet plonge dans les centres nerveux.
Assistons une seconde fois à ce spectacle dans des conditions plus émouvantes. Il s'agit des abattoirs
Saladeiros de l'Amérique du Sud, vastes établissements de tuerie et de manipulation de chairs, où l'on abat
jusqu'à douze cents boeufs par jour. J'emprunte le récit d'un témoin oculaire.[1]
[Note 1: L. Couty, Revue scientifique, 6 août 1881.]
«Le bétail arrive par grandes troupes et la matance se fait dès le lendemain de l'arrivée. Toute une troupe est
renfermée dans un espace clos ou margueira. Des hommes à cheval font de temps en temps passer cinquante à
soixante boeufs dans un espace plus étroit, mieux fermé et dont le sol incliné, en briques, en planches ou en
béton, est toujours très glissant. Un ouvrier spécial, placé sur une plate-forme extérieure qui longe le mur de la
petite margueira, saisit au lasso, par la tête ou plus souvent par les cornes, une des bêtes rassemblées. La
corde du lasso, longue et solide, est enroulée sur un treuil à sa partie moyenne; et une bête de somme,
d'ordinaire un cheval ou un couple de boeufs, tirant sur son extrémité, entraîne la bête lassée et la fait glisser,
malgré sa résistance, jusque sur le treuil où elle vient s'arc-bouter, complètement fixée.
«Il suffit alors à un autre ouvrier, le desnucador, placé aussi sur la plate-forme, de plonger un couteau en
arrière de la tête, entre l'occipital et l'axis; et le boeuf tombe, sidéré, sur un wagonnet mobile qui l'emporte. Il
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est immédiatement jeté sur un sol incliné où des ouvriers spéciaux le saignent et le dépouillent. Mais comme
la blessure faite à la moelle cervicale est assez variable de siège et d'étendue, il arrive souvent que ces
malheureuses bêtes ont encore les mouvements du coeur et de la respiration; et alors elles réagissent sous le
couteau, elles ébauchent des cris, elles agitent les membres, étant déjà à demi dépouillées, le ventre ouvert.
Rien de plus pénible que le spectacle de toutes ces bêtes dépouillées vivantes, dépecées, transformées par ces
ouvriers couverts de sang, qui s'agitent en tous sens.»
Le saladeiro répète exactement la méthode meurtrière que m'avait montrée l'abattoir. Dans les deux ateliers de
tuerie on blesse la moelle cervicale, à la base du crâne. L'Ammophile opère d'une façon analogue, avec cette
différence que sa chirurgie est beaucoup plus compliquée, beaucoup plus difficile, à cause de l'organisation de
la victime. L'avantage lui reste encore si l'on considère la délicatesse du résultat obtenu. Sa chenille n'est pas
un cadavre comme le boeuf dont la moelle est tranchée; elle vit, mais incapable de se mouvoir. À tous égards,
l'insecte est ici supérieur à l'homme.
Or, comment est venue au boucher de nos pays, au desnucador des pampas, l'idée de plonger un stylet à la
naissance de la moelle pour obtenir la mort soudaine d'un colosse qui ne se laisserait pas égorger sans
périlleuse résistance? En dehors des gens du métier et des hommes de science, personne ne connaît, ne
soupçonne le résultat foudroyant d'une telle blessure; nous sommes presque tous, sur ce sujet, en cet état
d'ignorance où je me trouvais moi-même lorsque la curiosité enfantine me fît entrer dans l'atelier
d'égorgement. Le desnucador et le boucher ont appris leur art, enseigné par la tradition et l'exemple; ils ont eu
des maîtres, et ceux-ci ont été élevés à l'école d'autres maîtres, remontant par une chaîne de traditions jusqu'au
premier qui, servi sans doute par un événement de chasse, reconnut les redoutables effets d'une blessure faite à
la nuque Qui nous dira si quelque pointe de silex, plongeant par hasard dans la moelle cervicale du Renne ou
du Mammouth, n'a pas éveillé l'attention du précurseur du desnucador? Un fait fortuit a fourni l'idée première,
l'observation l'a confirmée, la réflexion l'a mûrie, la tradition l'a conservée, l'exemple l'a propagée. Dans
l'avenir, même filière de transmission. En vain les générations se succéderaient, la descendance du desnucador
reviendrait, privée de maîtres, à l'ignorance primitive. L'hérédité ne transmet pas l'art de tuer par la section de
la moelle épinière; on ne naît pas abatteur de boeufs par la méthode du desnucador.
Voici maintenant l'Ammophile, abatteur de chenilles par une méthode bien plus savante. Où sont les maîtres
ès arts du stylet? Il n'y en a pas. Lorsque l'hyménoptère déchire son cocon et sort de dessous terre, ses
prédécesseurs depuis longtemps n'existent plus; il disparaîtra lui-même sans avoir vu ses successeurs. Le
garde-manger garni et l'oeuf déposé, tout rapport cesse avec la descendance; l'insecte parfait de l'année
présente périt, alors que l'insecte de l'année prochaine, encore à l'état de larve, sommeille en terre dans son
berceau de soin Donc rien absolument de transmis par l'éducation de l'exemple. L'Ammophile naît
desnucador accompli comme nous naissons suceurs du sein maternel. Le nourrisson fonctionne de sa pompe
aspirante, l'Ammophile fonctionne de son dard, sans l'avoir jamais appris; et tous les deux, dès le premier
essai, sont maîtres dans l'art difficile. Voilà l'instinct, l'incitation inconsciente qui fait partie essentielle des
conditions de la vie et se transmet, par hérédité, aux mêmes titres que le rythme du coeur et des poumons.
Essayons de remonter, si c'est possible, aux origines de l'instinct de l'Ammophile. Aujourd'hui, plus que
jamais, un besoin nous tourmente, le besoin d'expliquer ce qui pourrait bien être inexplicable. Il s'en trouve, et
le nombre semble s'en accroître chaque jour, qui tranchent l'énorme question avec une superbe audace.
Accordez-leur une demi-douzaine de cellules, un peu de protoplasme et un schéma pour illustration, et ils
vous donneront raison de tout. Le monde organique, le monde intellectuel et moral, tout dérive de la cellule
originelle, évoluant par ses propres énergies. Ce n'est pas plus difficile que cela. L'instinct, suscité par un acte
fortuit qui s'est trouvé favorable à l'animal, est une habitude acquise. Et là-dessus on argumente, invoquant la
sélection, l'atavisme, le combat pour la vie (struggle for life). Je vois bien de grands mots, mais je préférerais
quelques tout petits faits. Ces petits faits, depuis bientôt une quarantaine d'années, je les recueille, je les
interroge; et ils ne répondent pas précisément en faveur des théories courantes.
Vous me dites que l'instinct est une habitude acquise. Un fait fortuit, favorable à la descendance de l'animal, a
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été son premier excitateur. Examinons la chose de près. Si je comprends bien, quelque Ammophile, dans un
passé très reculé, aurait atteint par hasard les centres nerveux de sa chenille; et se trouvant bien de l'opération,
tant pour elle, délivrée d'une lutte non sans péril, que pour sa larve, approvisionnée d'un gibier frais, plein de
vie et pourtant inoffensif, aurait doué sa race, par hérédité, d'une propension à répéter l'avantageuse tactique.
Le don maternel n'avait pas également favorisé tous les descendants; il y avait des maladroits dans l'art
naissant du stylet, il y avait des habiles. Alors est survenu le combat pour l'existence, l'odieux voe victis. Les
faibles ont succombé, les forts ont prospéré; et, d'un âge à l'autre, la sélection par la concurrence vitale a
transformé l'empreinte fugitive du début en une empreinte profonde, ineffaçable, traduite par l'instinct savant
que nous admirons aujourd'hui dans l'hyménoptère.
Eh bien, en toute sincérité je l'avoue, on demande ici un peu trop au hasard. Lorsque pour la première fois
l'Ammophile s'est trouvée en présence de sa chenille, rien, d'après vous, ne pouvait diriger l'aiguillon. Il n'y
avait pas de raison pour un choix. Les coups de dard devaient s'adresser à la face supérieure de la proie saisie,
à la face inférieure, aux flancs, à l'avant, à l'arrière indistinctement, d'après les chances d'une lutte corps à
corps. L'Abeille et la Guêpe piquent aux points qu'elles peuvent atteindre, sans prédilection pour une partie
plutôt que pour une autre. Ainsi devait se comporter l'Ammophile ignorante encore de son art.
Or, combien y a-t-il de points dans un ver gris, à la surface et à l'intérieur? La rigueur mathématique
répondrait une infinité; il nous suffit de quelques cents. Sur ce nombre, neuf points, peut-être plus, sont à
choisir; il faut que l'aiguillon plonge là et non ailleurs; un peu plus haut, un peu plus bas, un peu de côté, il ne
produirait pas l'effet voulu. Si l'événement favorable est un résultat fortuit, combien faut-il de combinaisons
pour l'amener, combien de temps pour épuiser les cas possibles? Lorsque la difficulté devient par trop
pressante, vous prenez refuge derrière le nuage des siècles, vous reculez dans les ténèbres du passé aussi loin
que la fantaisie puisse conduire, vous invoquez le temps, le facteur dont nous disposons si peu et par cela
même convient si bien à dissimuler nos chimères. Ici donnez-vous carrière et prodiguez les siècles. Brouillons
dans une urne des centaines de signes de valeur différente, et tirons en neuf au hasard. Quand
obtiendrons-nous de la sorte une série déterminée à l'avance, série qui est unique? La chance est si faible,
répond le calcul, qu'autant vaut la noter zéro et dire que l'arrangement attendu n'arrivera jamais. Pour
l'Ammophile des anciens âges, l'essai ne se renouvelait qu'à de longs intervalles, d'une année à la suivante.
Comment donc est sortie de l'urne du hasard cette série de neuf coups d'aiguillon sur neuf points choisis? S'il
me faut recourir à l'infini dans le temps, je crains bien de rencontrer l'absurde.
Vous reprenez: l'insecte n'est pas arrivé du premier coup à sa chirurgie actuelle; il a passé par des essais, des
apprentissages, des degrés d'habileté. La sélection a fait un triage, éliminant les moins experts, conservant les
mieux doués; et par le cumul des aptitudes individuelles, ajoutées à celles que transmettait l'hérédité, s'est
progressivement développé l'instinct tel que nous le connaissons.
L'argument porte à faux: l'instinct développé par degrés est ici d'une impossibilité flagrante. L'art d'apprêter
les provisions de la larve ne comporte que des maîtres et ne souffre pas des apprentis; l'hyménoptère doit y
exceller du premier coup ou ne pas s'en mêler. Deux conditions, en effet, sont de nécessité absolue: possibilité
pour l'insecte de traîner au logis et d'emmagasiner un gibier qui le surpasse beaucoup en taille et en vigueur;
possibilité pour le vermisseau nouvellement éclos de ronger en paix, dans l'étroite cellule, une proie vivante et
relativement énorme. L'abolition du mouvement dans la victime est le seul moyen de les réaliser, et cette
abolition, pour être totale, exige des coups de dard multiples, un dans chaque centre d'excitation motrice. Si la
paralysie et la torpeur ne sont pas suffisantes, le ver gris bravera les efforts du chasseur, luttera désespérément
en route et ne parviendra pas à destination; si l'immobilité n'est pas complète, l'oeuf fixé en un point du ver,
périra sous les contorsions du géant. Pas de moyen terme admissible, pas de demi-succès. Ou bien la chenille
est opérée suivant toutes les règles, et la race de l'hyménoptère se perpétue; ou bien la victime n'est que
partiellement paralysée, et la descendance de l'hyménoptère périt dans l'oeuf.
Dociles à l'inexorable logique des choses, nous admettrons donc que la première Ammophile hérissée, faisant
capture d'un ver gris pour nourrir sa larve, opéra le patient par l'exacte méthode en usage aujourd'hui. Elle
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saisit la bête par la peau de la nuque, la poignarda en dessous en face de chacun des centres nerveux; et si le
monstre faisait mine de résister encore, elle lui mâcha le cerveau. Cela dut se passer ainsi, car, répétons-le, un
meurtrier inexpert, ébauchant son ouvrage par à peu près, ne laisserait pas de successeur, l'éducation de l'oeuf
devenant impossible. Sans la perfection de sa chirurgie, l'abatteur de grosses chenilles s'éteint dès la première
génération.
Je vous entends encore: avant de chasser le ver gris, l'Ammophile hérissée a pu choisir des chenilles plus
faibles, qu'elle empilait plusieurs dans la même cellule, jusqu'à représenter la masse de victuailles de la grosse
proie d'aujourd'hui. Avec un débile gibier, quelques coups d'aiguillon suffisaient, un seul peut-être. Peu à peu,
la volumineuse proie a été préférée, comme réduisant les expéditions de chasse. À mesure que les générations
successives faisaient choix d'une proie plus forte, les coups de dard se multipliaient, proportionnés à la
résistance de la capture, et par degrés l'instinct élémentaire du début est devenu l'instinct perfectionné de notre
époque.
À ces raisons, on peut d'abord répondre que le changement de régime de la larve, que la substitution de l'unité
à la multiplicité des pièces servies, sont en opposition formelle avec ce qui se passe sous nos yeux.
L'hyménoptère déprédateur, tel que nous le connaissons, est d'une extrême fidélité aux antiques usages; il a
des lois somptuaires qu'il ne transgresse pas. Celui qui, pour nourriture du jeune âge, reçut des Charançons,
met dans la cellule de sa larve des Charançons et rien autre chose; celui qui fut approvisionné de Buprestes,
persiste dans le menu adopté et sert à sa larve des Buprestes. Pour un Sphex, il faut des Grillons; pour un
second, des Éphippigères; pour un troisième, des Criquets. Hors de ces mets, rien d'acceptable. Le Bembex
qui chasse les Taons, les trouve exquis et ne veut pas y renoncer; le Stize ruficorne, qui garnit le garde-manger
avec des Mantes religieuses, fait fi de toute autre venaison. Ainsi des autres. Chacun a ses goûts.
Il est vrai qu'à beaucoup d'entre eux la variété du service est permise, mais dans le domaine d'un même groupe
entomologique; c'est ainsi que les chasseurs de Charançons et de Buprestes font proie de toute espèce
proportionnée à leurs forces. L'Ammophile hérissé changeant de régime serait dans ce cas. Petite et multiple
alors pour chaque cellule, ou bien grosse et unique, la proie consisterait toujours en chenilles. Jusque-là tout
est bien. Mais il reste l'unité remplaçant la multiplicité, et je ne connais pas encore un seul cas de pareil
changement dans les usages de l'hyménoptère. Qui garnit le terrier d'une pièce unique ne s'avise jamais d'en
empiler plusieurs de taille moindre; qui se livre à des expéditions répétées pour amasser gibier nombreux dans
la même cellule, ne sait se borner à une seule en choisissant victuaille plus grosse. Le relevé de mes
observations est invariable sur ce point. L'Ammophile de jadis, abandonnant son gibier multiple pour un
gibier simple, est supposition que rien ne justifie.
Si ce point était accordé, la question avancerait-elle? Nullement. Admettons pour la proie du début une faible
chenille, plongée dans la torpeur par un seul coup d'aiguillon. Faut-il encore que ce coup de stylet ne soit pas
donné au hasard, sinon l'acte serait plus nuisible qu'utile. Irrité mais non dompté par la blessure, l'animal en
deviendrait plus dangereux. Le dard doit atteindre un centre nerveux, probablement dans la région moyenne
du chapelet de ganglions. C'est ainsi, du moins, que me paraissent agir les Ammophiles d'aujourd'hui,
adonnées au rapt de chenilles fluettes. Quelle chance a l'opérateur d'atteindre ce point unique, avec sa lancette
dardée sans méthode? La probabilité est dérisoire: c'est l'unité en face du nombre indéfini de points dont se
compose le corps de la chenille. Sur cette probabilité cependant, d'après la théorie, repose l'avenir de
l'hyménoptère. Quel édifice équilibré sur la pointe d'une aiguille!
Admettons toujours et continuons. Le point voulu est atteint; la proie est convenablement mise en état de
torpeur; l'oeuf déposé sur ses flancs se développera sans péril. Est-ce assez? C'est tout au plus la moitié de ce
qui est rigoureusement nécessaire. Un autre oeuf est indispensable pour compléter le couple futur et donner
descendance. Il faut donc qu'à peu de jours, peu d'heures d'intervalle, un second coup de stylet soit donné
aussi heureux que le premier. C'est l'impossible se répétant, l'impossible à la seconde puissance.
Ne nous rebutons pas encore, sondons le problème jusqu'au bout. Voilà un hyménoptère, le précurseur quel
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qu'il soit de notre Ammophile, qui, servi par le hasard, vient de réussir par deux fois et peut-être davantage, à
mettre la proie en cet état d'inertie qu'exige impérieusement l'éducation de l'oeuf. S'il a frappé de l'aiguillon en
face d'un centre nerveux plutôt qu'ailleurs, il n'en sait rien, il ne s'en doute pas. Rien ne le portant à choisir, il
agissait à l'aventure. À prendre la théorie de l'instinct au sérieux, il faut néanmoins admettre que cet acte
fortuit, indifférent pour l'animal, a laissé trace profonde et fait telle impression que désormais la savante
manoeuvre qui paralyse en lésant les centres nerveux est transmissible par hérédité. Les successeurs de
l'Ammophile, par un privilège prodigieux, hériteront de ce que la mère n'avait pas. Ils sauront par instinct le
point ou les points où doit se porter l'aiguillon; car s'ils en étaient encore au noviciat, s'ils avaient à courir, eux
et leurs successeurs, les chances du hasard pour corroborer de plus en plus l'incitation naissante, ils
reviendraient à la probabilité si voisine de zéro; ils y reviendraient chaque année, pendant de longs siècles; et
néanmoins l'unique chance favorable devrait toujours se présenter. Ma foi est très ébranlée en une habitude
acquise par cette longue répétition de faits dont un seul, pour se produire, doit exclure tant de chances
contraires. Deux lignes de calcul démontreraient à quelles absurdités la théorie se heurte.
Ce n'est pas fini. Il y aurait à se demander comment des actes fortuits, pour lesquels l'animal n'était pas
prédisposé, peuvent devenir l'origine d'une habitude, transmissible par hérédité. Nous regarderions comme un
mauvais plaisant celui qui viendrait nous dire que le descendant du desnucador, par cela seul qu'il est le fils de
son père, sans l'intervention de l'exemple et de la parole, connaît à fond l'art d'abattre les boeufs. Le père ne
travaille pas de sa lame un petit nombre de fois, par hasard; il opère tous les jours, à nombreuses reprises, il
procède avec réflexion. C'est son métier. Cet exercice de toute la vie durant fait-il habitude transmissible?
Sans l'enseignement, les fils, les petits-fils, les arrière-petits-fils en savent-ils plus long? C'est toujours à
recommencer. L'homme n'est pas prédisposé pour cette tuerie.
Si de son côté l'hyménoptère excelle dans son art, c'est qu'il est fait pour l'exercer; c'est qu'il est doué, non
seulement d'outils, mais encore de la manière de s'en servir. Et ce don est originel, parfait dès le début; le
passé n'y a rien ajouté, l'avenir n'y ajoutera rien. Tel il était, tel il est et tel il sera. Si vous n'y voyez qu'une
habitude acquise, que l'hérédité transmet en l'améliorant, expliquez-nous au moins comment l'homme, le plus
haut degré d'évolution de votre plasma primitif, est privé de semblable privilège. Un insecte de rien transmet à
son fils son savoir-faire, et l'homme ne le peut. Quel avantage incommensurable pour l'humanité si nous
étions moins exposés à voir l'oisif remplacer le laborieux, le crétin l'homme de talent! Ah! pourquoi le
protoplasme, évoluant d'être en être par ses propres énergies, n'a-t-il pas conservé jusqu'à nous quelque peu de
cette merveilleuse puissance dont il gratifiait si largement l'insecte! C'est qu'apparemment, en ce monde,
l'évolution de la cellule n'est pas tout.
Pour ces motifs et bien d'autres, je repousse la théorie moderne de l'instinct. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, où le
naturaliste de cabinet peut se complaire, lui qui façonne le monde à sa fantaisie; mais où l'observateur, aux
prises avec la réalité des choses, ne trouve sérieuse explication à rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je
m'aperçois que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu le moins. S'ils n'ont rien vu
du tout, ils vont jusqu'à la témérité. Les autres, les timorés, savent un peu de quoi ils parlent. Ne serait-ce pas
ainsi que les choses se passent en dehors de mon modeste milieu?
V
LES EUMÈNES
Costume de guêpe, mi-partie noir et jaune, taille élancée, allure svelte, ailes non étalées à plat pendant le
repos, mais pliées en deux suivant la longueur; pour abdomen, une sorte de cornue de chimiste, qui se
ballonne en cucurbite et se rattache au thorax par un long col, d'abord renflé en poire, puis rétréci en fil; essor
peu fougueux, vol silencieux, habitudes solitaires; tel est le sommaire croquis des Eumènes. Ma région en
possède deux espèces: la plus grande, Eumenes Amedei Lep., mesure près d'un pouce de longueur; l'autre,
Eumenes pomiformis Fabr., est une réduction de la première à l'échelle d'un demi.[2]
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