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frémissements, elles ne trouvent rien devant elles: l'oeuf de l'Ammophile est à l'opposite. Dès qu'il éclôt, le
vermisseau peut ainsi fouiller, en pleine sécurité, le ventre du géant.

Combien sont différentes les conditions dans la cellule de l'Eumène! Les chenilles sont imparfaitement
paralysées, peut-être parce qu'elles n'ont reçu qu'un seul coup d'aiguillon; elles se démènent sous
l'attouchement d'une épingle; elles doivent se contorsionner sous la morsure de la larve. Si l'oeuf est pondu sur
l'une d'elles, cette première pièce sera consommée sans péril, je l'admets, à la condition d'un choix prudent
pour le point d'attaque; mais il reste les autres, non dépourvues de tout moyen de défense. Qu'un mouvement
se produise dans l'amas, et l'oeuf, dérangé de la couche supérieure, plongera dans un traquenard de pattes et de
mandibules. Que faut-il pour le mettre à mal?

Un rien; et ce rien a toutes les chances de se réaliser dans le tas désordonné des chenilles. Cet oeuf, menu
cylindre, hyalin ainsi que du cristal, est d'une délicatesse extrême; un attouchement le flétrit, la moindre
pression l'écrase.

Non, sa place n'est pas dans l'amas de gibier, car les chenilles, j'y reviens, ne sont pas suffisamment
inoffensives. Leur paralysie est incomplète, comme le prouvent leurs contorsions quand je les irrite, et comme
le témoigne d'autre part un fait d'une exceptionnelle gravité. D'une cellule de l'Eumène d'Amédée, il m'est
arrivé d'extraire quelques pièces à demi transformées en chrysalides. La transformation, c'est évident, s'était
faite dans la cellule même, et par conséquent après l'opération que l'hyménoptère leur avait pratiquée. En quoi
consiste cette opération? Je ne sais au juste, n'ayant pu voir le chasseur à l'oeuvre. L'aiguillon, bien
certainement, était intervenu ici; mais où, à combien de reprises? Voilà l'inconnu. Ce qu'on peut affirmer, c'est
que la torpeur n'est pas bien profonde, puisque l'opérée conserve parfois assez de vitalité pour se dépouiller de
sa peau et devenir chrysalide. Ainsi tout conspire à nous faire demander par quel stratagème l'oeuf est
sauvegardé du péril.

Ce stratagème, j'ai désiré le connaître, ardemment, sans me laisser rebuter par la rareté des nids, les pénibles
recherches, les coups de soleil, le temps dépensé, les vaines effractions de cellules non convenables; j'ai voulu
voir, et j'ai vu. Voici la méthode. Avec la pointe d'un couteau et des pinces, je pratique une ouverture latérale,
une fenêtre, sous la coupole de l'Eumène d'Amédée et de l'Eumène pomiforme. Une minutieuse
circonspection préside au travail afin de ne pas blesser le reclus. Autrefois j'attaquais le dôme par le haut,
maintenant je l'attaque par le côté. Je m'arrête lorsque la brèche est suffisante et permet de voir ce qui se passe
à l'intérieur.

Que se passe-t-il?... Je fais ici une halte pour permettre au lecteur de se recueillir et d'imaginer lui-même un
moyen de sauvegarde qui protège l'oeuf et plus tard le vermisseau dans les conditions périlleuses que je viens
d'exposer. Cherchez, combinez, méditez, vous qui avez l'esprit inventif. Y êtes-vous? Peut-être pas. Autant
vous le dire.

L'oeuf n'est pas déposé sur les vivres; il est suspendu au sommet du dôme par un filament qui rivalise de
finesse avec celui d'une toile d'araignée. Au moindre souffle, le délicat cylindre tremblote, oscille; il me
rappelle le fameux pendule appendu à la coupole du Panthéon pour démontrer la rotation de la terre. Les
vivres sont amoncelés au-dessous.

Second acte de ce spectacle merveilleux. Pour y assister, ouvrons une fenêtre à des cellules jusqu'à ce que la
bonne fortune veuille bien nous sourire. La larve est éclose et déjà grandelette. Comme l'oeuf, elle est
suspendue suivant la verticale, par l'arrière, au plafond du logis; mais le fil de suspension a notablement gagné
en longueur et se compose du filament primitif auquel fait suite une sorte de ruban. Le ver est attablé: la tête
en bas, il fouille le ventre flasque de l'une des chenilles. Avec un fétu de paille, je touche un peu le gibier
encore intact. Les chenilles s'agitent. Aussitôt le ver se retire de la mêlée. Et comment! Merveille s'ajoutant à
d'autres merveilles: ce que je prenais pour un cordon plat, pour un ruban à l'extrémité inférieure de la
suspensoire, est une gaine, un fourreau, une sorte de couloir d'ascension dans lequel le ver rampe à reculons et

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remonte. La dépouille de l'oeuf, conservée cylindrique et prolongée peut-être par un travail spécial du
nouveau-né, forme ce canal de refuge. Au moindre signe de péril dans le tas de chenilles, la larve fait retraite
dans sa gaine et remonte au plafond, où la cohue grouillante ne peut l'atteindre. Le calme revenu, elle se laisse
couler dans son étui et se remet à table, la tête en bas, sur les mets, l'arrière en haut et prête pour le recul.

Troisième et dernier acte. Les forces sont venues; la larve est de vigueur à ne pas s'effrayer des mouvements
de croupe des chenilles. D'ailleurs celles-ci, macérées par le jeûne, exténuées par une torpeur prolongée, sont
de plus en plus inhabiles à la défense. Aux périls du tendre nouveau-né succède la sécurité du robuste
adolescent; et le ver, dédaigneux désormais de sa gaine ascensionnelle, se laisse choir sur le gibier restant.
Ainsi s'achève le festin, suivant la coutume ordinaire.

Voilà ce que j'ai vu dans les nids de l'un et l'autre Eumène, voilà ce que j'ai montré à des amis encore plus
surpris que moi de l'ingénieuse tactique. L'oeuf appendu au plafond, à l'écart des vivres, n'a rien à craindre des
chenilles, qui se démènent là-bas. Nouvellement éclos, le ver, dont le cordon suspenseur s'est augmenté de la
gaine de l'oeuf, arrive au gibier, l'entame prudemment. S'il y a péril, il remonte à la voûte en reculant dans le
fourreau. Maintenant s'explique l'insuccès de mes premières tentatives. Ignorant le fil de sauvetage, si menu,
si facile à rompre, je recueillais tantôt l'oeuf, tantôt la jeune larve, alors que mon effraction par le haut les
avait fait choir au milieu des provisions. Mis directement en contact avec le dangereux gibier, ni l'un ni l'autre
ne pouvait prospérer. Si quelqu'un de mes lecteurs à qui tantôt je faisais appel imaginait mieux que l'Eumène,
qu'il m'en instruise de grâce: ce serait un curieux parallèle que celui des inspirations de la raison et des
inspirations de l'instinct.

VI

LES ODYNÈRES

Le fil suspenseur et la gaine d'ascension des Eumènes sont rendus nécessaires par le grand nombre et
l'incomplète paralysie des chenilles servies à la larve; l'ingénieux système a pour but d'écarter le péril. C'est
ainsi, du moins, que j'entrevois l'enchaînement des effets et des causes. Mais, tout autant qu'un autre, je me
méfie du pourquoi et du comment; je sais combien la pente est glissante sur le terrain des interprétations; et
avant d'affirmer les motifs d'un fait observé, je recherche un faisceau de preuves. Si réellement la singulière
installation de l'oeuf des Eumènes a pour raison d'être les motifs que j'invoque, partout où se présentent de
semblables conditions de danger, multiplicité des pièces de l'approvisionnement et torpeur incomplète, doit se
présenter aussi semblable méthode de protection, ou toute autre d'équivalent effet. L'acte répété témoignera de
l'interprétation juste; et s'il ne se reproduit pas ailleurs, avec les variations qu'il peut comporter, le cas des
Eumènes restera un fait très curieux, sans acquérir la haute portée que je lui soupçonne. Généralisons pour
mieux établir.

Or, non loin des Eumènes prennent rang les Odynères, les Guêpes solitaires de Réaumur. Mêmes costumes,
mêmes ailes pliées en long, mêmes instincts giboyeurs, et surtout, condition par excellence, mêmes
entassements de proie assez mobile encore pour être dangereuse. Si mes raisons sont fondées, si je prévois
juste, l'oeuf de l'Odynère doit être appendu au plafond de la loge comme l'oeuf de l'Eumène. Ma conviction,
basée sur la logique, est si formelle, que je crois déjà apercevoir cet oeuf, récemment pondu, tremblotant au
bout du fil sauveteur.

Ah! je l'avoue, il me fallait une foi robuste pour nourrir l'audacieux espoir de trouver quelque chose de plus là
où les maîtres n'avaient rien vu. Je lis et relis le mémoire de Réaumur sur la Guêpe solitaire. L'Hérodote des
insectes est riche de documents; mais rien, absolument rien sur l'oeuf appendu. Je consulte L. Dufour, qui
traite pareil sujet avec sa verve accoutumée: il a vu l'oeuf, il le décrit; mais quant au fil suspenseur, rien,
toujours rien. J'interroge Lepelletier, Audoin, Blanchard: silence complet sur le moyen de protection que je
prévois. Est-il possible qu'un détail de si haute importance ait échappé à de tels observateurs? Suis-je dupe de
l'imagination? Le système de sauvegarde qu'une logique serrée me démontre n'est-il pas rêve de ma part? Ou

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les Eumènes m'ont menti, ou mes espérances sont fondées. Et disciple insurgé contre ses maîtres, fort
d'arguments que je crois invincibles, je me suis mis en recherches, convaincu de réussir. J'ai réussi, en effet;
j'ai trouvé ce que je cherchais, j'ai trouvé mieux encore. Racontons les choses par leur détail.

Diverses Odynères sont établies dans mon voisinage. J'en connais une qui prend possession des nids
abandonnés de l'Eumène d'Amédée. Ce nid, construction d'une rare solidité n'est pas masure lorsque son
propriétaire déménage; il perd seulement son goulot. La coupole, conservée intacte, est un réduit fortifié trop
commode pour rester vacant. Quelque araignée adopte la caverne après l'avoir tapissée de soie; des Osmies s'y
réfugient en temps de pluie ou bien en font dortoir pour passer la nuit; une Odynère la divise avec des cloisons
d'argile en trois ou quatre chambres qui deviennent le berceau d'autant de larves. Une seconde espèce utilise
les nids abandonnés du Pélopée; une troisième, enlevant la moelle d'une tige sèche de ronce, obtient, pour sa
famille, un long étui qu'elle subdivise en étages; une quatrième fore un couloir dans le bois mort de quelque
figuier; une cinquième se creuse un puits dans le sol d'un sentier battu et le surmonte d'une margelle
cylindrique et verticale. Toutes ces industries sont dignes d'étude, mais j'aurais préféré retrouver l'industrie
rendue célèbre par Réaumur et L. Dufour.

Sur un talus vertical de terre rouge argileuse, je découvre enfin, en petit nombre, les indices d'une bourgade
d'Odynères. Ce sont les cheminées caractéristiques dont parlent les deux historiens, c'est-à-dire les tubes
courbes façonnés en guillochis, qui pendent à l'entrée de l'habitation. Le talus est exposé aux ardeurs du midi.
Un petit mur le surmonte, tout délabré; derrière est un profond rideau de pins. Le tout forme un chaud abri,
comme l'exige l'établissement de l'hyménoptère. En outre, nous sommes dans la seconde quinzaine du mois de
mai, précisément l'époque des travaux, suivant les maîtres. L'architecture de la façade, l'emplacement, la date,
tout s'accorde avec ce que nous racontent Réaumur et L. Dufour. Aurais-je réellement fait rencontre de l'une
ou de l'autre de leurs Odynères? C'est à voir, et tout de suite. Aucun des ingénieurs constructeurs de portiques
en guillochis ne se montre, n'arrive; il faut attendre. Je m'établis à proximité pour surveiller les arrivants.

Ah! que les heures sont longues, dans l'immobilité, sous un soleil brûlant, au pied d'un talus qui vous renvoie
des réverbérations de fournaise! Mon inséparable compagnon, Bull, s'est retiré plus loin, à l'ombre, sous un
bouquet de chênes verts. Il y trouve une couche de sable dont l'épaisseur conserve encore quelques traces de la
dernière ondée. Un lit est creusé; et dans le frais sillon, le sybarite s'étend à plat ventre. Tirant la langue et
fouettant de la queue la ramée, il ne cesse de viser sur moi son regard, aux douces profondeurs.

--«Que fais-tu là-bas, nigaud, à te rôtir; viens ici, sous la feuillée; regarde comme je suis bien.» C'est ce qu'il
me semble lire dans les yeux de mon compagnon.

--«Oh! mon chien, mon ami, te répondrais-je si tu pouvais me comprendre, l'homme est tourmenté du désir de
connaître; tes tourments, à toi, se bornent au désir de l'os, et de loin en loin au désir de ta belle. Cela fait entre
nous, quoique amis dévoués, une certaine différence, bien qu'on nous dise aujourd'hui quelque peu parents,
presque cousins. J'ai le besoin de savoir, et volontairement me rôtis; tu ne l'as pas, et te retires au frais.»

Oui, les heures sont longues à l'affût d'un insecte, qui ne vient pas. Dans le bois de pins du voisinage un
couple de Huppes se poursuivent avec les agaceries amoureuses du printemps. Oupoupou! fait le mâle sur un
ton voilé, Oupoupou! L'antiquité latine appelait la Huppe Upupa, l'antiquité grecque la nommait Mais Pline
de u faisait ou et devait prononcer Oupoupa, comme me l'enseigne le cri imité dans le nom. Rarement j'ai reçu
leçon de prononciation latine mieux autorisée que la tienne, bel oiseau qui fais diversion à mes longs ennuis.
Fidèle à ton idiome tu dis Oupoupou comme tu le disais du temps d'Aristote et de Pline, comme tu le disais
lorsque ta note sonna pour la première fois. Mais les idiomes à nous, les idiomes primitifs, que sont-ils
devenus? L'érudit ne peut même en retrouver la trace. L'homme change, l'animal est immuable.

Enfin, enfin nous y voici! l'Odynère arrive, d'un vol silencieux comme celui de l'Eumène. Il disparaît dans le
cylindre courbe du vestibule et rentre chez lui avec un vermisseau sous le ventre. Une petite éprouvette en
verre est disposée à la porte du nid. Quand l'insecte sortira, il sera pris. C'est fait, il est pris et aussitôt

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transvasé dans le flacon asphyxiateur à bandelettes de papier et sulfure de carbone. Et maintenant, mon chien,
qui tires toujours la langue et frétilles de la queue, nous pouvons partir: la journée n'a pas été perdue. Demain
nous reviendrons.

Renseignement pris, mon Odynère ne répond pas à ce que j'attendais. Ce n'est pas l'espèce dont parle
Réaumur (Odynerus spinipés); ce n'est pas davantage l'espèce étudiée par L. Dufour (Odynerus Reaumurii);
c'en est une autre (Odynerus reniformis Latr.), différente quoique adonnée à la même industrie. Déjà le
naturaliste des Landes s'était laissé prendre à cette parité d'architecture, de provisions, de moeurs; il croyait
avoir sous les yeux la Guêpe solitaire de Réaumur lorsqu'en réalité son constructeur de tubes différait
spécifiquement.

L'ouvrier nous est connu; reste à connaître l'oeuvre. L'entrée du nid s'ouvre dans la paroi verticale du talus.
C'est un trou rond sur le bord duquel est maçonné un tube courbe dont l'orifice est tourné vers le bas. Construit
avec les déblais de la galerie en construction, ce vestibule tubulaire se compose de grains terreux, non
disposés en assises continues et laissant de petits intervalles vides. C'est un ouvrage à jour, une dentelle
d'argile. La longueur en est d'un pouce environ, et le diamètre intérieur de cinq millimètres. À ce portique fait
suite la galerie, de même diamètre et plongeant obliquement dans le sol jusqu'à la profondeur d'un décimètre
et demi à peu près. Là, ce couloir principal se ramifie en brefs corridors, qui donnent chacun accès dans une
cellule indépendante de ses voisines. Chaque larve a sa chambre, dont le service peut se faire par une voie
spéciale. J'en ai compté jusqu'à dix, et peut-être y en a-t-il davantage. Ces chambres n'ont rien de particulier ni
pour le travail ni pour l'ampleur; ce sont de simples culs-de-sac terminant les corridors d'accès. Il y en a
d'horizontales, il y en a de plus ou moins inclinées, sans règle fixe. Quand une cellule contient ce qu'elle doit
contenir, l'oeuf et les vivres, l'Odynère en ferme l'entrée avec un opercule de terre; puis elle en creuse une
autre dans le voisinage, latéralement à la galerie principale. Enfin la voie commune des cellules est obstruée
de terre, le tube de l'entrée est démoli pour fournir des matériaux au travail de l'intérieur, et tout vestige du
logis disparaît.

La couche extérieure du talus est de l'argile cuite au soleil, presque de la brique. C'est avec peine que je
l'entame en me servant d'une petite houlette de poche. Par-dessous, c'est beaucoup moins dur. Comment fait
ce frêle mineur pour s'ouvrir une galerie dans cette brique? Il emploie, je ne peux en douter, la méthode
décrite par Réaumur. Je reproduirai donc un passage du maître pour donner à mes jeunes lecteurs un aperçu
des moeurs des Odynères, moeurs que ma très petite colonie ne m'a pas permis d'observer dans tous les
détails.

«C'est vers la fin de mai que ces Guêpes se mettent à l'ouvrage, et on peut en voir d'occupées à travailler
pendant tout le mois de juin. Quoique leur véritable objet ne soit que de creuser dans le sable un trou profond
de quelques pouces, et dont le diamètre surpasse peu celui de leur corps, on leur en croirait un autre; car, pour
parvenir à faire ce trou, elles construisent en dehors un tuyau creux qui a pour base le contour de l'entrée du
trou, et qui, après avoir suivi une direction perpendiculaire au plan où est cette ouverture, se contourne en bas.
Ce tuyau s'allonge à mesure que le trou devient plus profond; il est construit du sable qui en a été tiré; il est
fait en filigrane grossier ou en espèce de guillochis. Il est formé par de gros filets grainés, tortueux, qui ne se
touchent pas partout. Les vides qu'ils laissent entre eux le font paraître construit avec art; cependant il n'est
qu'une sorte d'échafaudage au moyen duquel les manoeuvres de la mère sont plus promptes et plus sûres.

«Quoique je connusse les deux dents de ces insectes pour de fort bons instruments, capables d'entamer des
corps très durs, l'ouvrage qu'elles avaient à faire me paraissait un peu rude pour elles. Le sable contre lequel
elles avaient à agir, ne le cédait guère en dureté à la pierre commune; du moins les ongles attaquaient avec peu
de succès sa couche extérieure, plus desséchée que le reste par les rayons du soleil. Mais étant parvenu à
observer ces ouvrières au moment où elles commençaient à percer un trou, elles m'apprirent qu'elles n'avaient
pas besoin de mettre leurs dents à une aussi forte épreuve.

«Je vis que la Guêpe commence par ramollir le sable qu'elle veut enlever. Sa bouche verse dessus une ou deux

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gouttes d'eau qui sont bues promptement par le sable: dans l'instant, il devient une pâte molle que les dents
ratissent et détachent sans peine. Les deux jambes de la première paire se présentent aussitôt pour le réunir en
une petite pelote, grosse environ comme un grain de groseille. C'est avec cette première pelote détachée que la
Guêpe jette les fondements du tuyau que nous avons décrit. Elle porte sa pelote de mortier sur le bord du trou
qu'elle vint de faire en l'enlevant; ses dents et ses pattes la contournent, l'aplatissent et lui font prendre plus de
hauteur qu'elle n'en avait. Cela fait, la Guêpe se remet à détacher du sable et se charge d'une autre pelote de
mortier. Bientôt elle parvient à avoir tiré assez de sable pour rendre l'entrée du trou sensible, et avoir fait la
base du tuyau.

«Mais l'ouvrage ne peut aller vite qu'autant que la Guêpe est en état d'humecter le sable. Elle est obligée de se
déranger pour renouveler sa provision d'eau. Je ne sais si elle allait simplement se charger d'eau à quelque
ruisseau, ou si elle tirait de quelque plante ou de quelque fruit une eau plus gluante; ce que je sais mieux, c'est
qu'elle ne tardait pas à revenir et à travailler avec une nouvelle ardeur. J'en observai une qui parvint dans une
heure environ à donner au trou la longueur de son corps et éleva un tuyau aussi haut que le trou était profond.
Au bout de quelques heures, le tuyau était élevé de deux pouces et elle continuait encore à approfondir le trou
qui était au-dessous.

«Il ne m'a pas paru qu'elle eût de règle par rapport à la profondeur qu'elle lui donne. J'en ai trouvé dont le trou
était à plus de quatre pouces de l'ouverture, d'autres dont le trou n'en était distant que de deux ou trois pouces.
Sur tel trou on voit aussi un tuyau deux ou trois fois plus long que celui d'un autre. Tout le mortier enlevé du
trou n'est pas toujours employé à sa prolongation. Dans le cas où elle lui a donné à son gré une longueur
suffisante, on la voit simplement arriver à l'orifice du tuyau, avancer la tête par delà le bord et jeter aussitôt sa
pelote, qui tombe à terre. Aussi ai-je observé souvent une quantité de décombres au pied de certains trous.

«La fin pour laquelle ce trou est percé dans un massif de mortier ou de sable ne saurait paraître équivoque: il
est clair qu'il est destiné à recevoir un oeuf avec une provision d'aliments. Mais on ne voit pas de même à
quelle fin cette mère a bâti le tuyau de mortier. En continuant à suivre ses travaux, on saura qu'il est pour elle
ce qu'un tas de moellons bien arrangé est pour les maçons qui bâtissent un mur. Tout le trou qu'elle a creusé
ne doit pas servir de logement à la larve qui doit naître dedans; une portion lui suffira. Il a été cependant
nécessaire qu'il fût fouillé jusqu'à une certaine profondeur, afin que la larve ne se trouvât pas exposée à une
chaleur trop grande, quand les rayons du soleil tomberont sur la couche extérieure de sable. Elle ne doit
habiter que le fond du trou. La mère sait la capacité qu'elle doit laisser vide et elle la conserve; mais elle
bouche tout le reste, et elle fait rentrer dans la partie supérieure du trou tout ce qu'il faut du sable qu'elle en a
ôté, pour le boucher. C'est pour avoir ce mortier à sa portée, qu'elle a formé ce tuyau. Une fois l'oeuf déposé et
la provision d'aliments mise à sa portée, on voit la mère venir ronger le bout du tuyau, après l'avoir mouillé,
porter cette pelote dans l'intérieur, et revenir ensuite en prendre d'autres de la même manière, jusqu'à ce que le
trou soit bouché jusqu'à l'orifice.»

Réaumur continue en parlant des vivres amassés dans les cellules, des vers verts comme il les appelle,
insoucieux de l'affreuse consonance. N'ayant pas vu les mêmes choses parce que mon Odynère est d'espèce
différente, je reprends la parole. Je n'ai fait le dénombrement des pièces de gibier que pour trois cellules: la
colonie était pauvre; il fallait la ménager si je voulais jusqu'au bout suivre l'histoire. Dans l'une d'elles, avant
que les provisions fussent entamées, j'ai compté vingt-quatre pièces; dans chacune des deux autres, également
intactes, j'en ai compté vingt-deux. Réaumur ne trouvait que huit à douze pièces dans le garde-manger de son
Odynère; et L. Dufour, dans le magasin à vivres de la sienne, constatait une brochée de dix à douze. La
mienne exige la double douzaine, deux fois plus, ce qui peut s'expliquer par un gibier de moindre taille.
Aucun hyménoptère déprédateur à ma connaissance, à part les Bembex, qui approvisionnent au jour le jour,
n'approche de cette prodigalité en nombre. Deux douzaines de vermisseaux pour le repas d'un seul. Que nous
sommes loin de l'unique chenille de l'Ammophile hérissée; quelles délicates précautions doivent être prises
pour la sécurité de l'oeuf au milieu de cette foule! Une scrupuleuse attention est ici nécessaire si nous voulons
bien nous rendre compte des dangers auxquels l'oeuf de l'Odynère est exposé et des moyens qui le tirent de
péril.

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