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[Note 2: Je confonds sous ce nom trois espèces, savoir: Eumenes pomiformis Fabr., E. bipunctis Sauss., E.
dubius
 Sauss. Ne les ayant pas distinguées dans mes premières recherches, qui datent déjà de bien loin, il
m'est impossible aujourd'hui de rapporter à chacune d'elles le nid correspondant. Les moeurs étant les mêmes,
cette confusion est sans inconvénient dans l'ordre d'idées de ce chapitre.]

Semblables de forme et de coloration, toutes les deux possèdent pareil talent d'architecte; et ce talent se traduit
par un ouvrage de haute perfection qui charme le regard le plus novice. Leur domicile est un chef-d'oeuvre.
Cependant les Eumènes pratiquent le métier des armes, peu favorable aux arts; de l'aiguillon, ils piquent une
proie; ils font butin, ils rapinent. Ce sont des hyménoptères ravisseurs, approvisionnant leurs larves de
chenilles. L'intérêt doit être vif de comparer leurs moeurs avec celles de l'opérateur du ver gris. Si le gibier
reste le même, des chenilles de part et d'autre, peut-être l'instinct, variable avec l'espèce, nous réserve-t-il de
nouveaux aperçus. D'ailleurs l'édifice bâti par les Eumènes mérite à lui seul examen.

Les hyménoptères déprédateurs dont nous avons jusqu'ici tracé l'histoire sont merveilleusement versés dans
l'art du stylet; ils nous étonnent par leur méthode chirurgicale, qui semble avoir été enseignée par quelque
physiologiste à qui rien n'échappe; mais ces savants tueurs sont des ouvriers de peu de mérite dans le travail
du domicile. Qu'est la demeure, en effet? Un couloir sous terre, avec une cellule au bout; une galerie, une
excavation, un antre informe. C'est oeuvre de mineur, de terrassier, parfois vigoureux, jamais artiste. Avec
eux, le pic ébranle, la pince détache, le râteau extrait et jamais la truelle ne bâtit. Avec les Eumènes, voici
venir de vrais maçons, qui édifient de toutes pièces en mortier et pierres de taille, qui construisent en plein air,
tantôt sur le roc, tantôt sur le branlant appui d'un rameau. La chasse alterne avec l'architecture; l'insecte est
tour à tour Vitruve ou Nemrod.

Et d'abord, en quels lieux ces bâtisseurs font-ils élection de domicile? Si vous passez devant quelque petit mur
de clôture, exposé au midi, dans un abri sénégalien, regardez une à une les pierres non enduites de crépi, les
plus volumineuses surtout; examinez les blocs de rochers peu élevés au-dessus du sol et chauffés par les
ardeurs du soleil jusqu'à la température d'une salle d'étuve, et peut-être, les recherches ne se lassant pas,
arriverez-vous à trouver l'édifice de l'Eumène d'Amédée. L'insecte est rare, il vit isolé; sa rencontre est un
événement sur lequel il ne faut pas trop compter. C'est une espèce africaine, amie de la chaleur qui mûrit le
caroube et la datte. Ses lieux de prédilection sont les endroits le mieux ensoleillés; ses emplacements pour le
nid sont les rochers et la pierre inébranlables. Il lui arrive aussi, mais rarement, d'imiter le Chalicodome des
murailles et de bâtir sur un simple galet.

Beaucoup plus répandu, l'Eumène pomiforme est assez indifférent sur la nature du support où doit s'édifier la
cellule. Il bâtit sur les murs, sur la pierre isolée, sur le bois à la face intérieure des contrevents à demi fermés;
ou bien il adopte une base aérienne, menu rameau d'arbuste, brin desséché d'une plante quelconque. Tout
appui lui est bon. L'abri non plus ne le préoccupe. Moins frileux que son congénère, il ne fuit pas les lieux non
protégés, en plein vent.

S'il est établi sur une surface horizontale, où rien ne le gêne, l'édifice de l'Eumène d'Amédée est une coupole
régulière, une calotte sphérique, au sommet de laquelle s'ouvre un passage étroit, tout juste suffisant pour
l'insecte et surmonté d'un goulot fort gracieusement évasé. Cela rappelle la hutte ronde de l'Esquimau ou bien
de l'antique Gaël, avec sa cheminée centrale. Deux centimètres et demi plus ou moins en mesurent le
diamètre; et deux centimètres, la hauteur. Si l'appui est une surface verticale, la construction garde toujours la
forme de voûte, mais l'entonnoir d'entrée et de sortie s'ouvre latéralement, vers le haut. Le parquet de cet
appartement n'exige aucun travail; il est directement fourni par la pierre nue.

Sur l'emplacement choisi, le constructeur élève d'abord une enceinte circulaire de trois millimètres d'épaisseur
environ. Les matériaux consistent en mortier et petites pierres. Sur quelque sentier bien battu, sur quelque
route voisine, aux points les plus secs, les plus durs, l'insecte fait choix de son chantier d'extraction. Du bout
des mandibules, il ratisse; le peu de poudre recueillie est imbibé de salive, et le tout devient un vrai mortier
hydraulique, qui rapidement fait prise et n'est plus attaquable par l'eau. Les Chalicodomes nous ont montré

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pareille exploitation des chemins battus et du macadam tassé par le rouleau du cantonnier. À tous ces
bâtisseurs en plein air, à ces constructeurs de monuments exposés aux intempéries, il faut une poudre des plus
arides, sinon la matière, déjà humectée d'eau, ne s'imbiberait pas convenablement du liquide qui doit lui
donner cohésion, et l'édifice serait à bref délai ruiné par les pluies. Ils ont le discernement du plâtrier, qui
refuse le plâtre éventé par l'humidité. Nous verrons plus tard les constructeurs sous abri éviter ce travail
pénible de ratisseurs de macadam et préférer la terre fraîche, déjà réduite en pâte par son humidité seule.
Quand la chaux vulgaire suffit, on ne se met pas en frais pour du ciment romain. Or à l'Eumène d'Amédée, il
faut un ciment de premier choix, meilleur encore que celui du Chalicodome des murailles, car l'oeuvre, une
fois terminée, ne reçoit pas l'épaisse enveloppe donc ce dernier protège son groupe de cellules. Aussi
l'édificateur de coupoles prend-il, autant qu'il le peut, la grande route pour carrière.

Avec le mortier, il lui faut des moellons. Ce sont des graviers de volume à peu près constant, celui d'un grain
de poivre, mais de forme et de nature fort différentes suivant les lieux exploités. Il y en a d'anguleux, à
facettes déterminées par des cassures au hasard; il y en a d'arrondis, de polis par le frottement sous les eaux.
Les graviers préférés, lorsque le voisinage du nid le permet, sont de petits noyaux de quartz, lisses et
translucides. Ces moellons sont choisis avec un soin minutieux. L'insecte les soupèse pour ainsi dire, il les
mesure avec le compas des mandibules, et ne les adopte qu'après leur avoir reconnu les qualités requises de
volume et de dureté.

Une enceinte circulaire est, disons-nous, ébauchée sur la roche nue. Avant que le mortier fasse prise, ce qui ne
tarde pas beaucoup, le maçon empâte quelques moellons dans la masse molle, à mesure que le travail avance.
Il les noie à demi dans le ciment, de manière que les graviers fassent largement saillie au dehors sans pénétrer
jusqu'à l'intérieur, où la paroi doit rester unie pour la commode installation de la larve. Un peu de crépi
adoucit au besoin les gibbosités intérieures. Avec le travail des moellons, solidement scellés, alterne le travail
au mortier pur, dont chaque assise nouvelle reçoit son revêtement de petits cailloux incrustés. À mesure que
l'édifice s'élève, le constructeur incline un peu l'ouvrage vers le centre et ménage la courbure d'où résultera la
forme sphérique. Nous employons des échafaudages cintrés où repose, pendant la construction, la maçonnerie
d'une voûte; plus hardi que nous, l'Eumène bâtit sa coupole sur le vide.

Au sommet, un orifice rond est ménagé; et sur cet orifice s'élève, construite en pur ciment, une embouchure
évasée. On dirait le gracieux goulot de quelque vase étrusque. Quand la cellule est approvisionnée et l'oeuf
pondu, cette embouchure se ferme avec un tampon de ciment; et dans ce tampon est enchâssé un petit caillou,
un seul, pas plus: le rite est sacramentel. Cet ouvrage d'architecture rustique n'a rien à craindre des
intempéries; il ne cède pas à la pression des doigts, il résiste au couteau qui tenterait de l'enlever sans le mettre
en pièces. Sa forme mamelonnée, les graviers dont son extérieur est tout hérissé, rappellent à l'esprit certains
cromlechs des temps antiques, certains tumulus dont le dôme est parsemé de blocs cyclopéens.

Tel est l'aspect de l'édifice quand la cellule est isolée; mais presque toujours, à son premier dôme,
l'hyménoptère en adosse d'autres, cinq, six et davantage; ce qui abrège le travail en permettant d'utiliser la
même cloison pour deux chambres contiguës. L'élégante régularité du début disparaît, et le tout forme un
groupe où le premier regard ne voit qu'une motte de boue sèche, semée de petits cailloux. Examinons de près
l'amas informe. Nous reconnaîtrons, le nombre de pièces dont se compose le logis aux embouchures évasées,
nettement distinctes et munies, chacune, de son gravier obturateur enchâssé dans le ciment.

Pour bâtir, le Chalicodome des murailles emploie la même méthode que l'Eumène d'Amédée: dans les assises
du ciment, il encastre, à l'intérieur, de petites pierres, de volume moindre. Son ouvrage est d'abord une tourelle
d'art rustique, mais non sans grâce; puis, les cellules se juxtaposant, la construction totale dégénère en un bloc
où semble n'avoir présidé aucune règle architecturale. De plus, l'Abeille maçonne couvre l'amas de cellules
d'une épaisse couche de ciment, sous laquelle disparaît l'édifice en rocaille du début. L'Eumène n'a pas recours
à cet enduit général, tant sa bâtisse est solide; il laisse à découvert le revêtement de cailloux ainsi que
l'embouchure des chambres. Les deux sortes de nids, quoique construits avec des matériaux pareils, se
distinguent donc facilement l'un de l'autre.

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La coupole de l'Eumène est un travail d'artiste, et l'artiste aurait regret de voiler son chef-d'oeuvre sous le
badigeon. Qu'on me pardonne un soupçon que j'émets avec toute la réserve imposée par un sujet aussi délicat.
Le constructeur de cromlechs ne pourrait-il se complaire dans son oeuvre, la considérer avec quelque amour et
ressentir satisfaction de ce témoignage de son savoir-faire? N'y aurait-il pas une esthétique pour l'insecte? Il
me semble du moins entrevoir chez l'Eumène une propension à l'embellissement de son ouvrage. Le nid doit
être avant tout un habitacle solide, un coffre-fort inviolable; mais si l'ornementation intervient sans
compromettre la résistance, l'ouvrier y restera-t-il indifférent? Qui pourrait dire non?

Exposons les faits. L'orifice du sommet, s'il restait simple trou, conviendrait tout autant qu'une porte ouvragée:
l'insecte n'y perdrait rien pour les facilités d'entrée et de sortie; il y gagnerait en abrégeant le travail. C'est au
contraire une embouchure d'amphore à courbure élégante, digne du tour d'un potier. Un ciment de choix, un
travail soigné, sont nécessaires à la confection de sa mince âme évasée. Pourquoi ces délicatesses si le
constructeur n'est préoccupé que de la solidité de son oeuvre?

Autre détail. Parmi les graviers employés au revêtement extérieur de la coupole dominent les grains de quartz.
C'est poli, translucide; cela reluit un peu et flatte le regard. Pourquoi ces petits galets de préférence aux éclats
de calcaire lorsque les deux genres de matériaux se trouvent en même abondance aux alentours du nid?

Trait plus remarquable encore: il est assez fréquent de trouver, incrustées sur le dôme, quelques petites
coquilles vides d'escargot, blanchies au soleil. Une de nos hélices de moindre taille, l'Hélice striée, fréquente
sur les pentes arides, est l'espèce que choisit habituellement l'Eumène. J'ai vu des nids où cette hélice
remplaçait presque en totalité les graviers. On eût dit des coffrets en coquillages, oeuvre d'une main patiente.

Un rapprochement se présente ici. Certains oiseaux de l'Australie, notamment les Chlamydères, se
construisent des allées couvertes, des chalets de plaisance, avec des branchages entrelacés. Pour décorer les
deux entrées du portique, l'oiseau dépose sur le seuil tout ce qu'il peut trouver de luisant, de poli, de vivement
coloré. Chaque devant de porte est un cabinet de curiosités, où le collectionneur amasse de petits cailloux
lisses, coquilles variées, escargots vides, plumes de perroquet, ossements devenus semblables à de bâtonnets
d'ivoire. Le bric-à-brac égaré par l'homme se retrouve dans le musée de l'oiseau. On y voit des tuyaux de pipe,
de boutons de métal, des lambeaux de cotonnade, des haches en pierre pour tomahawk.

À chaque entrée du chalet, la collection est assez riche pour remplir un demi-boisseau. Comme ces objets ne
sont d'aucune utilité pour l'oiseau, le mobile qui les fait amasser ne peut être qu'une satisfaction d'amateur.
Notre vulgaire Pie a des goûts analogues: tout ce qu'elle rencontre de brillant, elle le recueille, elle va le
cacher pour s'en faire un trésor.

Eh bien! l'Eumène, passionné lui aussi pour le caillou luisant et l'escargot vide, est le Chlamydère des
insectes; mais collectionneur mieux avisé, sachant marier l'utile à l'agréable, il fait servir ses trouvailles à la
construction de son nid, en même temps forteresse et musée. S'il trouve des noyaux de quartz translucide, il
dédaigne le reste: l'édifice en sera plus beau. S'il rencontre une petite coquille blanche, il se hâte d'en embellir
son dôme; si la fortune lui sourit, si l'hélice vide abonde, il en incruste tout l'ouvrage, alors superlative
expression de ses goûts d'amateur. Est-ce bien ainsi? Est-ce autrement? Qui décidera?

Le nid de l'Eumène pomiforme atteint la grosseur d'une médiocre cerise. Il est bâti en pur mortier, sans le
moindre cailloutis extérieur. Sa configuration rappelle exactement celle que nous venons de décrire. S'il est
édifié sur une base horizontale d'ampleur suffisante, c'est un dôme avec goulot central, évasé en embouchure
d'urne. Mais quand l'appui se réduit à un point, sur un rameau d'arbuste par exemple, le nid devient une
capsule sphérique, surmontée toujours d'un goulot, bien entendu. C'est alors, en miniature, un spécimen de
poterie exotique, un alcarazas pansu. Son épaisseur est faible, presque celle d'une feuille de papier; aussi
s'écrase-t-il au moindre effort des doigts. L'extérieur est légèrement inégal. On y voit des rugosités, des
cordons, qui proviennent des diverses assises de mortier; ou bien des saillies noduleuses presque
concentriquement distribuées.

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Dans leurs coffrets, dômes ou ampoules, les deux hyménoptères amassent des chenilles. Donnons ici le relevé
du menu. Malgré leur aridité, ces documents ont leur valeur: ils permettront à qui voudra s'occuper des
Eumènes de reconnaître dans quelles limites l'instinct varie le régime, suivant les temps et les lieux. Le service
est copieux, mais sans variété. Il se compose de chenilles de minime taille; j'entends par là des larves de petits
papillons. La structure l'affirme, car on constate dans la proie adoptée par l'un et l'autre hyménoptère
l'habituelle organisation des chenilles. Le corps est composé de douze segments, non compris la tête. Les trois
premiers portent des pattes vraies, les deux suivants sont apodes; viennent après quatre segments avec fausses
pattes, deux segments apodes, et enfin un segment terminal avec fausses pattes. C'est exactement
l'organisation que nous a montrée le ver gris de l'Ammophile.

Or mes vieilles notes mentionnent ainsi le signalement des chenilles trouvées dans le nid de l'Eumène
d'Amédée: corps d'un vert pâle, ou plus rarement jaunâtre, hérissé de cils courts et blancs; tête plus large que
le segment antérieur, d'un noir mat, également hérissée de cils. Longueur de 16 à 18 millimètres, largeur 3
millimètres environ. Un quart de siècle et plus s'est écoulé depuis que je traçais ce croquis descriptif; et
aujourd'hui, à Sérignan, je retrouve dans le garde-manger de l'Eumène le même gibier que j'avais reconnu
jadis à Carpentras. Les années et la distance n'ont pas modifié les provisions de bouche.

Une exception, une seule, m'est connue dans cette fidélité au régime des ancêtres. Mes relevés font mention
d'une pièce unique, fort différente de celles qui l'accompagnent. C'est une chenille du groupe des arpenteuses,
à trois paires seulement de fausses pattes, placées sous les 8e, 9e et 12e anneaux. Le corps est un peu atténué
aux deux bouts, étranglé à la jonction des divers segments, d'un vert pâle avec de fines marbrures noirâtres
visibles à la loupe et quelques cils noirs clairsemés. Longueur 15 millimètres, largeur 2 millimètres 1/2.

L'Eumène pomiforme a pareillement ses prédilections. Son gibier consiste en petites chenilles de 7
millimètres environ de longueur sur 1 millimètre et 1/3 de largeur. Le corps est d'un vert pâle, assez nettement
étranglé à la jonction des anneaux. Tête plus étroite que le reste du corps, maculée de brun. Des aréoles pâles,
ocellées, sont réparties en deux rangées transversales sur les segments moyens, et portent au centre un point
noir, surmonté d'un cil également noir. Sur les segments 3 et 4, ainsi que sur l'avant-dernier, chaque aréole
porte deux points noirs et deux cils. Voilà la règle.

Voici l'exception fournie par deux pièces dans la totalité de mes relevés. Corps d'un jaune pâle, avec cinq
bandes longitudinales d'un rouge de brique et quelques cils très rares. Tête et prothorax bruns et luisants,
longueur et diamètre comme ci-dessus.

Le nombre de pièces servies pour le repas de chaque larve nous importe davantage que leur qualité. Dans les
cellules de l'Eumène d'Amédée, je trouve tantôt cinq chenilles, et tantôt j'en compte dix; ce qui fait une
différence du simple au double pour la quantité de vivres, car les pièces dans les deux cas sont exactement de
même taille. Pourquoi ce service inégal, qui donne double part à une larve et simple part à une autre? Les
convives ont même appétit; ce que réclame un nourrisson, un second doit le réclamer, à moins qu'il n'y ait ici
menu différent d'après le sexe. À l'état parfait, les mâles sont moindres que les femelles, dont ils ne
représentent guère que la moitié soit pour le poids, soit pour le volume. La somme des vivres qui doit les
amener au développement final peut donc être réduite de moitié. Alors les cellules copieusement
approvisionnées appartiennent à des femelles; les autres, maigrement pourvues, appartiennent à des mâles.

Mais l'oeuf est pondu lorsque les provisions sont faites, et cet oeuf a un sexe déterminé, bien que l'examen le
plus minutieux ne puisse reconnaître les différences qui décideront de l'éclosion d'un mâle ou de l'éclosion
d'une femelle. On arrive ainsi forcément à cette étrange conclusion: la mère sait par avance le sexe de l'oeuf
qu'elle va pondre, et cette prévision lui permet de garnir le garde-manger suivant la mesure de l'appétit de la
future larve. Quel singulier monde, si différent du nôtre! Nous invoquions un sens particulier pour expliquer la
chasse de l'Ammophile; que pourrons-nous invoquer nous rendant compte de cette intuition de l'avenir? La
théorie du fortuit est-elle en mesure d'intervenir dans le ténébreux problème? Si rien n'est logiquement disposé
dans un but prévu, de quelle manière s'est acquise cette claire vision de l'invisible?

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Les capsules de l'Eumène pomiforme sont littéralement bourrées de gibier, il est vrai que les pièces sont de
bien petite taille. Mes notes mentionnent dans une cellule 14 chenilles vertes, dans une seconde 16. Je n'ai pas
d'autres renseignements sur l'intégral menu de cet hyménoptère, que j'ai un peu négligé pour étudier de
préférence son congénère, le conducteur de coupoles en rocaille. Comme les deux sexes diffèrent de grosseur,
à un moindre degré cependant que pour l'Eumène d'Amédée, j'incline à croire que ces deux cellules si bien
garnies appartenaient à des femelles, et que les cellules des mâles doivent avoir service moins somptueux.
N'ayant pas vu, je me borne à ce simple soupçon.

Ce que j'ai vu, et souvent, c'est le nid en cailloutis, avec la larve incluse et les provisions en partie dévorées.
Continuer l'éducation en domesticité afin de suivre jour par jour les progrès de mon élève, était affaire que je
ne pouvais négliger, et du reste, à ce qu'il me paraissait, d'exécution facile. J'avais la main exercée à ce métier
de père nourricier; la fréquentation des Bembex, des Ammophiles, des Sphex et tant d'autres avait fait de moi
un éducateur passable. Je n'étais pas novice dans l'art de diviser une vieille boîte à plumes en loges où je
déposais un lit de sable, et sur ce lit la larve et ses provisions délicatement déménagées de la cellule
maternelle. Chaque fois, le succès était à peu près certain; j'assistais aux repas des larves, je voyais mes
nourrissons grandir, puis filer leurs cocons. Fort de l'expérience acquise, je comptais donc sur la réussite dans
l'élevage des Eumènes.

Les résultats cependant ne répondaient pas du tout à mes espérances; toutes mes tentatives échouaient; la larve
se laissait piteusement mourir sans toucher à ses vivres.

Je mettais l'échec sur le compte de ceci, de cela, d'autre chose: j'avais peut-être contusionné le tendre ver en
démolissant la forteresse; un éclat de maçonnerie l'avait meurtri quand je forçais du couteau la dure coupole;
une insolation trop vive l'avait surpris quand je le retirais de l'obscurité de sa cellule; l'air du dehors pouvait
avoir tari sa moiteur. À toutes ces causes probables d'insuccès, je remédiais de mon mieux. Je procédais à
l'effraction du logis avec toute la prudence possible, je projetais mon ombre sur le nid pour éviter au ver un
coup de soleil, je transvasais aussitôt provisions et larve dans un tube de verre, je mettais ce tube dans une
boîte que je portais à la main pour adoucir le roulis du trajet. Rien n'y faisait: la larve, hors de son domicile, se
laissait toujours dépérir.

Très longtemps j'ai persisté à m'expliquer l'insuccès par la difficulté du déménagement. La cellule de
l'Eumène d'Amédée est un robuste coffret qui pour être forcé exige le choc; aussi la démolition de pareil
ouvrage entraîne des accidents si variés, que l'on peut toujours croire à quelque meurtrissure du ver sous les
décombres. Quant à transporter chez soi le nid intact sur son support, pour procéder à son ouverture avec plus
de soin que n'en comporte une opération improvisée à la campagne, il ne faut pas y songer; ce nid repose
presque toujours sur un bloc inébranlable, sur quelque grosse pierre d'un mur. Si je ne réussissais pas dans
mes essais d'éducation, c'était parce que la larve avait souffert lorsque je ruinais sa demeure. La raison
semblait bonne, et je m'en tenais là.

Une autre idée surgit enfin et me fit douter que mes échecs eussent toujours pour cause des accidents de
maladresse. Les cellules des Eumènes sont bourrées de gibier: il y a dix chenilles dans la cellule de l'Eumène
d'Amédée, une quinzaine dans celle de l'Eumène pomiforme. Ces chenilles, poignardées sans doute, mais
d'une façon qui m'est inconnue, ne sont pas totalement immobiles. Les mandibules saisissent ce qu'on leur
présente, la croupe se boucle et se déboucle, la moitié postérieure donne de brusques coups de fouet quand on
la chatouille avec la pointe d'une aiguille. En quel point est déposé l'oeuf parmi cet amas grouillant, où trente
mandibules peuvent trouer, où cent vingt paires de pattes peuvent déchirer? Lorsque l'approvisionnement
consiste en une pièce unique, ces périls n'existent pas, et l'oeuf est déposé sur la victime, non au hasard, mais
en un point judicieusement choisi. C'est ainsi que l'Ammophile hérissée fixe le sien, par une extrémité, en
travers du ver gris, sur le flanc du premier anneau muni de fausses pattes. L'oeuf pend sur le dos de la
chenille, à l'opposé des pattes, dont le voisinage ne serait peut-être pas sans danger. Le ver d'ailleurs, piqué
dans la plupart de ses centres nerveux, gît sur le côté, immobile, incapable de contorsions de croupe et de
brusques détentes de ses derniers anneaux. Si les mandibules veulent happer, si les pattes ont quelques

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