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Manuel d’étude et de gestion des oiseaux et de leurs habitats en zones côtières, 2012
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Dérangement de l’avifaune :
croiser étude de fréquentation et suivi naturaliste dans le
cadre d’un outil d’aide à la gestion
Nicolas L
E
C
ORRE
, Louis B
RIGAND
,
Guillaume G
ÉLINAUD
& Solenn L
E
B
ERRE
Introduction
Territoire fragile et controversé, le littoral français est devenu en
moins d’un siècle le lieu d’une extraordinaire concentration des populations
et des activités humaines, ce qui se traduit par des pressions, notamment
physiques, sur les milieux naturels (I
FEN
, 2007). Paradoxalement, on cons-
tate, dans le même temps, que jamais la nature n’a connu un tel succès, un
tel engouement de la part des Français
1
. Ce succès est bien évidemment in-
dissociable de l’essor du tourisme de masse, des activités de pleine nature et
de l’attrait pour les espaces naturels. Les visiteurs recherchent désormais le
dépaysement et l’authenticité au travers du spectacle de paysages préservés
et d’une nature jugée « sauvage » (Brigand
et al
., 2008). En témoignent les
30 millions de visiteurs qui fréquentent annuellement les sites du Conserva-
toire du littoral (Michel, 2005). Désormais aménagés par de nombreux
points d’accès et réseaux de sentiers de randonnée, équipés d’observatoires,
de panneaux signalétiques, de cales de débarquement, les espaces naturels
sont devenus de véritables vecteurs de la valorisation touristique et écono-
mique des territoires. Si cette mise en valeur est tout à fait louable, elle a
pour corollaire une accessibilité, une diffusion et une mobilité de plus en
plus importantes des hommes sur l’ensemble des milieux naturels, y compris
sur des espaces sensibles d’un point de vue écologique. Aussi, les hommes,
par leurs activités récréatives, sportives, touristiques mais aussi profession-
nelles, sont à l’origine de concurrences territoriales accrues avec les popula-
tions d’oiseaux sauvages. De nombreuses synthèses sur le sujet mettent ainsi
1
Quelques chiffres permettent d’apprécier ce succès : en France, on estime que 6 millions de
personnes fréquentent annuellement les sept parcs nationaux (I
FEN
, 2002), 200 000 les ré-
serves naturelles régionales (Réserves naturelles de France, 2003), 5 millions les réserves
naturelles de France (Réserves naturelles de France), 60 millions les forêts françaises.
Manuel d’étude et de gestion des oiseaux et de leurs habitats en zones côtières, 2012
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en évidence que le dérangement de l’avifaune constitue, pour certaines es-
pèces d’oiseaux rares et/ou menacées, un facteur pouvant agir sur la dyna-
mique de leurs populations et leur état de conservation (Platteeuw et Hen-
kens, 1997 ; Frid et Dill, 2002 ; Triplet
et al
., 2003 ; Blanc
et al
., 2006). Le
dérangement pose aujourd’hui la question de la compatibilité entre la crois-
sance de la fréquentation humaine et la conservation des populations
d’oiseaux d’intérêt patrimonial. En France, cette question est d’autant plus
importante que les sites ornithologiques protégés (littoraux ou non) sont
souvent ouverts au public. C’est le cas, par exemple, de la plupart des sites
du Conservatoire du littoral, des sites Natura 2000, des espaces naturels sen-
sibles des départements, mais également de certaines réserves naturelles
nationales (Le Corre, 2009).
La gestion du dérangement de l’avifaune pose, pour les gestionnaires
de sites naturels, un double problème. Elle nécessite, d’une part, que ces
derniers maîtrisent et appliquent des méthodologies pointues issues des
sciences liées à la biologie pour savoir si les sites naturels répondent ou non
(malgré la présence humaine) aux exigences écologiques des espèces et no-
tamment des espèces dérangées. Les méthodologies et les développements
relatifs à certains de ces aspects sont abordés dans ce manuel. La gestion du
dérangement implique, d’autre part, que les gestionnaires acquièrent des
connaissances spécifiques sur la nature et les caractéristiques des activités
humaines présentes sur les sites qui peuvent être de potentielles sources de
dérangements. Or, on constate que si les observations et les suivis natura-
listes sont une tradition de longue date (Legg & Nagy, 2006), notamment
dans les aires protégées, les suivis systématiques de la fréquentation humaine
sont en revanche rares et le plus souvent succincts (Loomis, 2000 ; Gätje
et
al
., 2002 ; Muhar
et al
., 2002, Le Corre, 2009 ; Le Corre
et al.
, 2009). Pour-
tant, les réponses à apporter au dérangement de l’avifaune passent aussi par
une bonne connaissance et une gestion des activités humaines présentes sur
les sites. Muhar
et al.
(2002) constatent ainsi, en Europe, un fossé entre
l’importance que représentent le tourisme et les loisirs pour le public et les
moyens mis en œuvre afin de les appréhender et de les gérer, notamment
dans les aires protégées.
Nous proposons, dans ce chapitre, d’aborder la thématique du déran-
gement de l’avifaune sous l’angle à ce jour peu courant des sciences so-
ciales. Ainsi, la première partie met en évidence les bénéfices que pourraient
tirer les gestionnaires de la mise en place d’une étude de fréquentation sur
leur site. Cette réflexion s’appuie notamment sur une étude de cas appliquée
à la problématique du dérangement de l’avifaune sur le site Natura 2000 de
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la Petite-Mer de Gâvres (département du Morbihan, région Bretagne). Nous
verrons, dans une deuxième partie, comment les données humaines qui ont
été produites peuvent être croisées avec des données ornithologiques dans le
cadre d’un outil d’aide à la gestion du dérangement des oiseaux d’eau.
L’étude de fréquentation : les principes généraux
Pourquoi mettre en œuvre une étude de fréquentation humaine sur les
sites ornithologiques ?
Les suivis environnementaux («
conservation monitoring
» en an-
glais) sont des outils largement utilisés par les gestionnaires des sites natu-
rels afin de suivre et de qualifier les évolutions relatives aux milieux et/ou
aux espèces (Legg & Nagy, 2006). Ces suivis font d’ailleurs très souvent
partie intégrante de la gestion de ces espaces, notamment parce qu’il est
nécessaire de juger de l’état écologique des espèces menacées pour évaluer
l’efficacité des mesures mises en œuvre sur le terrain (Cessford & Burns,
2008). L’existence même de ces suivis, considérée sous l’angle de
l’écologie, n’est pas remise en cause. Dans le cas précis du dérangement de
l’avifaune, on constate ainsi que la très grande majorité des études actuelles
émanent des sciences de l’environnement (Le Corre, 2009). En revanche, on
constate également que les études et les suivis relatifs à la fréquentation hu-
maine et à ses aspects socio-économiques («
visitor monitoring
» en anglais)
font rarement partie intégrante de ces programmes et de ces études (Loomis,
2000 ; Gätje
et al
., 2002 ; Mathevet & Mauchamps, 2005 ; Cessford &
Burns, 2008 ; Mathevet & Poulin, 2006)
2
. Il est vrai que la seule prise en
compte du « phénomène social » des interactions hommes/oiseaux dans ses
aspects historiques, sociologiques ou géographiques ne peut suffire à mesu-
rer les conséquences du dérangement sur l’avifaune. Mais inversement, en se
focalisant essentiellement sur les aspects biologiques, le risque est grand de
ne pas cerner la problématique dans sa globalité (
figure
1). Ceci est d’autant
plus vrai dans les espaces protégés où la finalité de l’action (notamment dans
le cas du dérangement) est la gestion des activités humaines présentes sur les
sites.
2
Muhar
et al
. (2002) et Cessford & Burns (2008) mettent en évidence que, dans la plupart des
pays européens, les suivis de la fréquentation humaine sont rares et, lorsqu’ils existent, ils
sont le plus souvent organisés dans une base de données
ad hoc
sans réelle planification.
D’ailleurs, ces suivis peuvent parfois se résumer à de simples comptages improvisés sur une
journée et sont ensuite extrapolés
,
puis utilisés pour définir des mesures de gestion sans tenir
compte d’un étalonnage ou des limites de la méthodologie. Cessford & Burns (2008) vont
plus loin en soulignant que ces actions peuvent être trompeuses voire pernicieuses, d’une part
,
parce qu’elles ne suffisent pas à mettre en évidence des changements potentiels et, d’autre
part et surtout, parce qu’elles créent l’illusion que quelque chose d’utile a été réalisé.
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Figure
1 : le dérangement de l’avifaune : une problématique nécessaire croisée
Dans cette optique, les apports potentiels d’un suivi de la fréquenta-
tion paraissent non négligeables. Les approches quantitatives, qualitatives,
comportementales, mais aussi spatiales peuvent être développées afin de
caractériser la fréquentation en interaction avec l’avifaune, évaluer ses évo-
lutions passées, estimer ses tendances futures, analyser son organisation dans
l’espace et dans le temps (Brigand
et al.
, 2008).
À une grande échelle, par exemple, l’étude et la gestion des flux de
visiteurs sur les sites naturels sont peu abordées. Pourtant, comment peut-on
comprendre finement le dérangement si on n’étudie pas les variations spa-
tiales et temporelles des activités humaines
in situ
? Étudier les flux de visi-
teurs et leur répartition spatiale sur les sites, c’est pourtant répondre à un
certain nombre de questions qui semblent incontournables dans la gestion du
dérangement de l’avifaune :
- qui sont les visiteurs ?
- comment viennent-ils sur les sites ?
- quels accès utilisent-ils ?
- quels sont les itinéraires empruntés et avec quelle fréquence ?
- existe-t-il des parties du site plus fréquentées que d’autres et pourquoi ?
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-
etc.
L’étude comportementale des visiteurs sur les sites est également
peu abordée alors que les spécialistes actuels du dérangement le font très
bien pour les oiseaux. Elle doit permettre de répondre à un certain nombre de
questions complémentaires :
- quelles sont les différentes activités (récréatives, touristiques, profession-
nelles) présentes sur le site ?
- comment se pratiquent-elles en fonction des mois de l’année, des jours de
la semaine, des heures de la journée ?
- quelles sont les territoires propres à chaque activité que l’on peut identi-
fier ?
- comment se structurent-ils ?
- comment évoluent-ils dans le temps ?
- y a-t-il un cumul des activités sur les sites ?
- peut-on identifier différents comportements chez les pratiquants d’une
même activité ?
- quels sont les différents facteurs pouvant conditionner le comportement
d’un usager sur un site ?
-
etc.
Enfin, l’étude de la perception qu’ont les usagers de leur environne-
ment (perception de leurs propres impacts sur les oiseaux, perception de la
réglementation d’un site) est un champ d’investigation pratiquement inex-
ploré malgré ses potentialités et son intérêt. Sur ces aspects, les questions
sont nombreuses :
- quelles sont les raisons qui poussent les usagers à fréquenter un site orni-
thologique ?
- ont-ils conscience que leur présence peut être problématique pour
l’avifaune locale ?
- ont-ils simplement conscience qu’il y a des oiseaux sur le site qu’ils visi-
tent ?
- connaissent-ils la notion de dérangement de l’avifaune ?
- qu’en pensent-ils ?
- estiment-ils avoir un comportement adapté à la présence des oiseaux sur les
sites ?