ВУЗ: Не указан
Категория: Не указан
Дисциплина: Не указана
Добавлен: 20.01.2021
Просмотров: 12504
Скачиваний: 1
Manuel d’étude et de gestion des oiseaux et de leurs habitats en zones côtières, 2012
442
Limites et intérêts de l’outil proposé
Des limites à la démarche méthodologique proposée existent. La
première est liée au fait que nous ne réalisons pas les croisements
hommes/oiseaux en temps réel. En effet, dans le cas de la Petite-Mer de
Gâvres, les géographes et les biologistes n’étaient pas nécessairement pré-
sents lors des mêmes journées de terrain. Il s’agit d’un choix délibéré. En
effet, le protocole proposé n’a absolument pas vocation et la prétention de
faire la preuve du dérangement en temps réel, c’est-à-dire de démontrer que
les activités humaines sont à l’origine d’une modification du comportement
des oiseaux ou de leur répartition spatiale sur le site. Dans la mesure où notre
objectif est la production d’un outil d’aide à la gestion, notre méthodologie
se veut effectivement plus simple. Son but final n’est donc pas de croiser le
comportement des hommes avec le comportement des oiseaux (avec toutes
les difficultés que représentent le traitement et l’interprétation de telles don-
nées) mais de croiser les territoires des hommes avec les territoires des oi-
seaux (domaine vital). Ainsi, notre protocole privilégie avant tout les ana-
lyses spatiales territoriales plutôt que les analyses comportementales tradi-
tionnelles.
La sous-estimation du dérangement est une deuxième limite impor-
tante à notre travail et ceci, pour plusieurs raisons
.
- Nos analyses se sont basées sur les distances de fuite moyennes, ce qui
sous-estime le dérangement. Aussi, il serait plus pertinent de s’appuyer sur
les distances de fuite maximales (auxquelles certains auteurs ajoutent une
marge de sécurité supplémentaire) ou encore sur les distances d’évitement
pour assurer une prise en compte de la sensibilité de l’ensemble des indivi-
dus d’une même espèce présents sur un site, des moins sensibles aux plus
sensibles (Fernandez-Juricic
et al
., 2005 ; Fox
et al
., 1997 ; Laursen
et al
.,
2005 ; Triplet
et al
.
,
2003 ; Triplet
et al
.
,
2007).
- Si la méthodologie prend en compte la mobilité des activités humaines, cet
aspect reste difficile à appréhender à la fois sur le terrain et lors des analyses
spatiales et nécessiterait donc d’être amélioré. Ainsi, le choix de représenter
certaines sources potentielles de dérangement comme les pêcheurs à pied
sous forme de points immobiles dans l’espace et dans le temps (
figures
12 et
13) est loin d’être satisfaisant. En effet, ce choix ne prend pas en compte
toute la réalité de terrain des mouvements et des comportements des usagers
sur le site. Des observations
in situ
ont ainsi montré que dans certaines con-
ditions, quelques personnes seulement se déplaçant sur les vasières peuvent
stériliser des surfaces conséquentes notamment parce que les oiseaux ne
réoccupent pas immédiatement les zones ayant été dérangées (Le Corre,
Manuel d’étude et de gestion des oiseaux et de leurs habitats en zones côtières, 2012
443
2009). Ces choix nous ont été imposés par les limites méthodologiques dans
le recueil des données de terrain (comment mesurer et spatialiser les mou-
vements des usagers sur un espace ouvert ?) et techniques liées à l’utilisation
de l’outil S
IG
(comment croiser des données à la fois spatiales et temporelles
dans une même analyse cartographique ?). Il conviendrait d’améliorer ces
aspects notamment en proposant des développements en termes de modélisa-
tion.
- Les analyses cartographiques ont été réalisées en s’appuyant sur des jour-
nées-types, et non par rapport à des répartitions moyennes des usages en
fonction des facteurs environnementaux ou sociaux. Une étape importante
serait de réaliser des analyses statistiques plus poussées toujours en vue de
modéliser le dérangement.
- Enfin, le protocole proposé ne permet pas d’évaluer les conséquences du
dérangement sur les populations d’oiseaux en répondant à des questions
éminemment complexes du type : quelles étaient les espèces d’oiseaux pré-
sentes sur le site il y a 10 ans, 20 ans, 50 ans et en quelle abondance lorsque
la pression humaine était plus faible ? Quelles seraient les espèces actuelle-
ment présentes et en quelle abondance si l’homme n’était pas présent sur le
site ? Ces questions sont, selon nous, hors de propos dans notre démarche,
puisque la présence humaine est belle et bien existante sur le site et qu’il faut
justement réfléchir et agir en en tenant compte. La méthodologie développée
propose donc de partir de l’existant afin d’évaluer le dérangement actuel.
Les résultats obtenus lors de cette première étude s’apparentent ainsi
à un état de référence sur le site de la Petite-Mer de Gâvres. Dans cette op-
tique, cette même méthodologie prendrait une toute autre dimension si elle
pouvait être réactualisée d’ici 5 à 10 ans. On pourrait ainsi, à partir de l’état
de référence, suivre les évolutions et les mettre en relation avec de nouveaux
modes de fréquentation ou d’autres facteurs naturels ou anthropiques.
Les intérêts de l’outil proposé s’évaluent au regard des besoins des
gestionnaires des sites ornithologiques. Se basant sur l’interprétation de la
directive européenne, nous montrons qu’il est tout à fait possible de détermi-
ner, par le biais d’analyses territoriales, les activités humaines à l’origine de
la réduction de la taille du domaine vital chez les populations d’oiseaux
d’eau. Cela revient donc, par voie de conséquence, à déterminer quelles sont
les activités que l’on peut considérer comme des « perturbations significa-
tives », non pas au regard de la biologie pure, mais au regard de la directive
européenne. Ainsi, la force de cette démarche réside dans le fait de substituer
au cadre biologique traditionnel un cadre législatif reconnu et validé par tous
les États européens. Dans ce contexte bien spécifique, la mesure de l’impact
Manuel d’étude et de gestion des oiseaux et de leurs habitats en zones côtières, 2012
444
réel devient donc,
a fortiori
, secondaire. En effet, les directives européennes
prévoient qu’« il n’est pas nécessaire de prouver qu’il y aura des effets réels
significatifs, mais la probabilité à elle seule suffit à justifier des mesures
correctives. Cela peut être considéré comme compatible avec les principes
de prévention et de précaution
» (M
ATE
, 2000).
Cette démarche présente, enfin, l’avantage de produire une connais-
sance et des résultats démonstratifs et communicatifs, voire pédagogiques.
En effet, l’interprétation de ces derniers n’est plus affaire de spécialistes
mais peut être comprise et appropriée par n’importe quel public, connaisseur
ou non, grâce à des cartographies réalistes.
Sur la base des conclusions obtenues, il est possible de proposer et
surtout de justifier diverses préconisations de gestion très concrètes et ap-
propriées à chaque site pour réduire le dérangement de l’avifaune :
- fermeture de certains accès trop sensibles,
- non-aménagement de certains sentiers (voire suspension de la certitude de
passage sur le littoral),
- proposition d’une zone de quiétude sur mesure,
- interdiction ou réglementation de certaines activités humaines,
- mais également laisser-faire lorsque les données montrent pas ou peu
d’interactions.
Les résultats attendus des enquêtes et des questionnaires
La démarche méthodologique proposée, outre ses aspects quantita-
tifs, a également permis de développer une approche qualitative visant à
cerner les profils des usagers présents sur le site étudié (
cf.
méthodologie).
Les résultats mettent en évidence que les attentes et les sensibilités envers le
patrimoine naturel sont variées et fonction des catégories d’usagers considé-
rées. Selon la provenance géographique, l’âge, les catégories sociales ou les
activités pratiquées, les usagers sont plus ou moins informés sur les enjeux
naturalistes des sites qu’ils fréquentent. Ainsi, la population des pêcheurs à
pied amateurs qui fréquente la Petite-Mer de Gâvres depuis des décennies est
peu sensibilisée à l’environnement malgré une provenance géographique
locale. Cela s’explique essentiellement par son âge, mais également par la
catégorie socioprofessionnelle. De leur côté, les kitesurfers qui sont pourtant
bien informés sur les différents statuts de protection de la Petite-Mer de
Gâvres (essentiellement en raison du conflit qui les oppose aux protecteurs
de la nature) connaissent peu les oiseaux qu’ils côtoient. La Petite-Mer de
Manuel d’étude et de gestion des oiseaux et de leurs habitats en zones côtières, 2012
445
Gâvres représente avant tout pour eux un simple support de pratique de leur
sport.
Mais les résultats mettent également en évidence des permanences,
notamment en ce qui concerne la perception de la notion de dérangement de
l’avifaune. Ainsi, on constate que la majorité des personnes interrogées
(68,6 % de l’ensemble des enquêtés) a conscience que la fréquentation hu-
maine en général peut avoir des effets et des impacts négatifs sur les popula-
tions d’oiseaux (
tableau
VIII, question a). Le dérangement et ses consé-
quences sont d’ailleurs essentiellement associés à la période de nidification
des oiseaux (risques sur les poussins, risques sur les couvées) et rarement à
la période d’hivernage. Mais les résultats mettent surtout en évidence une
contradiction entre une conscience théorique des méfaits possibles du déran-
gement et la perception personnelle que s’en font les usagers sur les sites.
Ainsi, si la majorité des enquêtés reconnaissent la notion de dérangement
(
tableau
VIII, question a), nombre d’entre eux (76,6 % des enquêtés) pense,
en revanche, que leur propre présence n’a aucun effet sur les oiseaux qu’ils
côtoient (
tableau
VIII, question b).
Tableau
VIII : la perception du dérangement de l’avifaune par les usagers de la
Petite-Mer de Gâvres
Nombre total de questionnaires : n = 312
oui
non
je ne sais
pas
a
La fréquentation humaine engendre-t-elle, selon vous, des
conséquences sur les oiseaux ?
68,6
%
19,2
%
12,2 %
b
Pensez-vous que votre présence personnelle sur ce site a
des conséquences sur les oiseaux ?
18,9
%
76,6
%
4,5 %
Différents discours sont alors adoptés pour justifier sa propre inno-
cuité. Il existe ainsi, selon les cas :
1. La revendication de pratiquer une activité « écologique » proche de la
nature qui ne peut pas être néfaste pour les oiseaux. Ainsi, pour les usagers,
dans la mesure où leurs activités (la promenade, la pêche à pied, le kitesurf)
sont non polluantes et non bruyantes, elles sont non problématiques sur les
sites naturels. D’ailleurs, de nombreux usagers considèrent que de laisser les
lieux propres à leur départ suffit à préserver l’environnement (Mounet,
2007).
2. Une tendance à se décharger sur les autres usagers : « Ce sont les
autres qui dérangent, ce n’est pas nous !
».
Mounet (2004) remarque égale-
ment que l’impact cumulé des diverses activités humaines est souvent pris
Manuel d’étude et de gestion des oiseaux et de leurs habitats en zones côtières, 2012
446
comme prétexte pour désengager la responsabilité des activités sportives de
nature.
3. Le développement d’un sentiment de solitude sur les sites qui poussent
les usagers à sous-estimer l’effet de nombre et à oublier qu’ils ne sont pas
seuls à côtoyer les oiseaux. Ainsi, lorsque le site est peu fréquenté ou lorsque
que les usagers empruntent des itinéraires qu’ils croient déserts, cela les
conduit à sous-estimer les effets de leur propre passage.
4. Une tendance à généraliser des comportements d’oiseaux isolés ou des
comportements d’espèces d’oiseaux à forte accoutumance à l’homme (goé-
lands, mouettes, aigrette, etc.) au détriment d’autres espèces plus rares et
plus sensibles. Ainsi, en concluant que toutes les espèces s’habituent à
l’homme, ou qu’elles apprécient ou bénéficient de la compagnie de
l’homme,
certains usagers des sites naturels revendiquent une forme
d’anthropomorphisme des oiseaux.
5. Lorsque la problématique du dérangement est telle qu’elle conduit à
des conflits sur les sites, les usagers arguent du manque de données scienti-
fiques. Ainsi, l’axe de défense de certains groupes d’usagers est parfois
ferme : prouvez-nous que notre activité dérange les oiseaux ! Prouvez-nous
que notre activité conduit à une réduction des effectifs d’oiseaux ! Si l’enjeu
de conservation est important, il oblige à mettre en place une étude scienti-
fique pour apporter des résultats neutres et rigoureux ainsi que des connais-
sances en vue de déterminer quelles sont les activités dérangeantes et non
dérangeantes et quelles sont les solutions possibles face à une situation de
dérangement avéré.
Les résultats obtenus mettent en évidence l’importance de dévelop-
per des approches sociales complémentaires aux études biologiques afin
d’identifier, d’étudier et de comprendre les perceptions des usagers sur le
dérangement de l’avifaune. Ils trouvent notamment leur utilité dans le cadre
des besoins des responsables de sites naturels en matière d’aide à la gestion
de la fréquentation et de sensibilisation « des publics » au dérangement de
l’avifaune.
Conclusion
Longtemps marginalisées, les sciences humaines et sociales
connaissent depuis quelques années un développement et une reconnaissance
réels dans les thématiques liées à la gestion des usages et de leurs impacts
dans les espaces de nature (Brigand
et al.
, 2008 ; Cessford & Muhar, 2003 ;
Loomis, 2000). Le besoin de connaissances précises et à grande échelle sur
les activités humaines fait aujourd’hui l’objet de questionnements multiples,