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Добавлен: 20.01.2021
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latéralement, à ma gauche et à ma droite; je marque les Chalicodomes et les lâche un à un. L'opération
commence à dix heures vingt minutes.
Une moitié des abeilles se montre assez paresseuse, volette un peu, se laisse aller à terre, semble reprendre ses
esprits, puis part. L'autre moitié a les allures plus décidées. Bien que les insectes aient à lutter contre le faible
vent du midi qui souffle, ils prennent, à leur premier essor, la direction du nid. Tous vont au sud après avoir
décrit quelques cercles, quelques crochets autour de nous. Il n'y a pas d'exception pour aucun de ceux dont il
nous est possible de suivre le départ. Le fait est constaté par moi et mon collègue avec pleine évidence. Mes
Chalicodomes mettent le cap au sud comme si quelque boussole leur indiquait le rumb du vent.
À midi, je suis de retour. Aucun des dépaysés n'est au nid, mais quelques minutes après, j'en prends deux. À
deux heures, leur nombre est de neuf. Mais voici que le ciel s'obscurcit; le vent souffle assez fort et l'orage
menace. Il n'y a plus à compter sur d'autres arrivants. Total 9 sur 40 ou 22 pour 100.
La proportion est plus faible que les précédentes, variant de 30 à 40 p. 100. Faut-il mettre ce résultat sur le
compte des difficultés à vaincre? Les Chalicodomes se seraient-ils égarés dans le dédale de la forêt? Il est
prudent de ne pas se prononcer: d'autres causes sont intervenues qui peuvent avoir diminué le nombre des
retours. J'ai marqué les insectes sur les lieux, je les ai maniés, et je n'affirmerais pas que tous soient sortis bien
dispos de mes doigts irrités par les piqûres. Et puis, le ciel s'est fait nuageux, l'orage est imminent. En ce mois
de mai, si variable, si capricieux dans la région, on ne peut guère compter sur une journée continue de beau
temps. À une matinée superbe rapidement succède une après-midi troublée; mes expériences sur les
Chalicodomes plusieurs fois se sont ressenties de ces variations. Tout bien pesé, j'inclinerais à croire que le
retour à travers la montagne et la forêt s'effectue aussi bien qu'à travers la plaine et les champs de blé.
Une dernière ressource me reste pour essayer de désorienter mes hyménoptères. Je les transporterai d'abord à
une grande distance: puis décrivant un ample crochet, je reviendrai par une autre voie et je lâcherai mes
prisonniers lorsque je me serai suffisamment rapproché du village, à trois kilomètres environ. Une voiture est
ici nécessaire. Mon collaborateur dans les bois m'offre sa carriole. Avec quinze Chalicodomes, nous partons
tous les deux sur la route d'Orange, jusqu'au voisinage du viaduc. Là se présente à droite le rectiligne ruban de
l'antique voie romaine, la voie Domitia. Nous la suivons, remontant au nord vers les montagnes d'Uchaux, le
pays classique des superbes fossiles turoniens. Puis on fait retour vers Sérignan par la route de Piolenc. La
halte a lieu à la hauteur de la campagne de Font-Claire, dont la distance au village est de deux kilomètres et
demi. Sur la carte de l'état-major, le lecteur suivra facilement mon itinéraire, et il verra que le crochet décrit
mesure bien près de neuf kilomètres.
En même temps, Favier venait me rejoindre à Font-Claire, par la route directe, celle de Piolenc. Il portait avec
lui quinze Chalicodomes destinés à servir de terme de comparaison avec les miens. Me voilà donc en
possession de deux séries d'insectes. Quinze, marqués de rose, ont fait le crochet de neuf kilomètres; quinze,
marqués de bleu, sont venus par à voie directe, la voie la plus courte pour le retour au nid. Le temps est chaud,
très clair et bien calme; je ne peux mieux désirer pour le succès de l'expérience. La mise en liberté a lieu vers
midi.
À cinq heures du soir, le nombre des arrivées est de 7 pour les Chalicodomes roses, ceux que j'ai cru
désorienter par un long circuit en voiture; il est de 6 pour les Chalicodomes bleus, ceux qui sont venus en
ligne directe à Font-Claire. Les deux proportions, 46 et 40 pour 100, se balancent presque; et le léger excès
pour les insectes qui ont fait le circuit est évidemment un résultat accidentel dont il n'y a pas lieu de tenir
compte. Le crochet décrit ne peut avoir favorisé le retour; mais il est certain aussi qu'il ne l'a pas contrarié.
La démonstration est suffisante. Ni les mouvements enchevêtrés d'une rotation comme je l'ai décrite; ni
l'obstacle de collines à franchir et de bois à traverser; ni les embûches d'une voie qui s'avance, rétrograde et
revient par un ample circuit, ne peuvent troubler les Chalicodomes dépaysés et les empêcher de revenir au nid.
J'avais fait part à Ch. Darwin de mes premiers résultats négatifs, ceux de la rotation. S'attendant à un succès, il
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fut très surpris de l'échec. Ses pigeons, s'il avait eu le loisir de les expérimenter, se seraient comportés comme
mes hyménoptères; la rotation préalable ne les aurait pas troublés. Le problème exigeait une autre méthode, et
voici ce qui me fut proposé:
«To place the insect within an induction coil, so as to disturb any magnetic or diamagnetic sensibility which it
seems just possible that they may possess.»
Assimiler un animal à une aiguille aimantée et le soumettre à un courant d'induction pour troubler son
magnétisme ou son diamagnétisme, me parut, je ne le cacherai pas, une idée singulière, digne d'une
imagination aux abois. J'ai médiocre confiance dans notre physique lorsqu'elle prétend expliquer la vie;
cependant ma déférence pour l'illustre maître m'aurait fait recourir aux bobines d'induction si j'avais eu les
appareils convenables. Mais, dans mon village, nulle ressource savante; si je veux une étincelle électrique, j'en
suis réduit à frotter une feuille de papier sur les genoux. Mon cabinet de physique est riche d'un aimant, et
voilà tout. Cette pénurie connue, une autre méthode me fut soumise, plus simple que la première, et d'un
résultat plus sûr, d'après Darwin lui-même:
«To make a very thin needle into a magnet: then breaking it into very short pieces, which would still be
magnetic, and fastening one of these pieces with some cement on the thorax to the insects to be experimented
on. I believe that such a little magnet, from its close proximity to the nervous system of the insect, would
affect it more than would the terrestrial currents.»
L'idée persiste de faire de l'animal une sorte de barreau aimanté. Les courants terrestres le guident dans son
retour au nid. C'est une boussole vivante qui, soustraite à l'action de la terre par le voisinage d'un aimant, ne
pourra plus s'orienter. Avec un petit aimant fixé sur le thorax, parallèlement au système nerveux, et de plus
grande influence que le magnétisme terrestre à cause de sa proximité, l'insecte perdra sa faculté de direction.
En écrivant ces lignes, je m'abrite sous l'immense renom du savant instigateur de l'idée. Venant d'un humble,
comme je le suis, cela ne paraîtrait pas sérieux. L'obscurité ne peut avoir de ces audaces théoriques.
L'expérience semble facile; elle ne dépasse pas mes moyens d'action. Essayons-la. Par la friction avec mon
barreau aimanté, je convertis en aimant une très fine aiguille, dont je garde seulement la partie la plus déliée,
la pointe, sur une longueur de 5 à 6 millimètres. Ce fragment est un aimant complet: il attire, il repousse une
autre aiguille aimantée et suspendue à un fil. Le moyen de le fixer sur le thorax de l'insecte est un peu
embarrassant. Mon aide en ce moment, l'élève en pharmacie, met à contribution tous les agglutinatifs de son
officine. Le meilleur est une sorte de sparadrap qu'il prépare exprès avec un tissu très fin. Il présente
l'avantage de pouvoir ère ramolli au fourneau de la pipe allumée quand viendra le moment d'opérer dans la
campagne.
Je découpe dans ce sparadrap un petit carré proportionné au thorax de l'insecte, et j'engage la pointe aimantée
dans quelques fils du tissu. Il suffit maintenant de ramollir un peu la glu et d'appliquer aussitôt l'objet sur le
dos du Chalicodome, le tronçon d'aiguille étant dirigé suivant la longueur de l'insecte. D'autres appareils
semblables sont préparés et leurs pôles reconnus, afin qu'il me soit loisible de diriger le pôle austral pour les
uns vers la tête de l'animal, pour les autres vers l'extrémité opposée.
Avec mon aide, une répétition de la manoeuvre est d'abord entreprise il convient de se faire un peu la main
avant de tenter l'expérience au loin. D'ailleurs je tiens à reconnaître comment se comportera l'insecte sous le
harnais magnétique. Je prends un Chalicodome travaillant à une cellule que je marque, et je le transporte dans
mon cabinet, situé dans une autre aile de l'habitation. La machine aimantée est fixée sur le thorax, et l'insecte
lâché. Aussitôt libre, l'hyménoptère se laisse choir et se roule, comme affolé, sur le parquet de l'appartement.
Il reprend l'essor, se laisse retomber, tournoie sur les flancs, sur le dos, se heurte aux obstacles, bruit et se
démène en des mouvements désespérés; enfin, par la fenêtre ouverte, il fuit d'un élan impétueux.
Qu'est ceci? L'aimant paraît agir d'une étrange façon sur le système nerveux de l'expérimenté! Quel désordre!
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quel affolement! En perdant la tramontane sous l'influence de mes artifices, l'insecte était comme ahuri.
Allons au nid, voir ce qui se passe. L'attente n'est pas longue: mon insecte revient, mais débarrassé de son
attirail magnétique. Je le reconnais aux traces de glu que portent encore les poils du thorax. Il revient à sa
cellule et reprend ses travaux.
Soupçonneux quand j'interroge l'inconnu, peu enclin à conclure avant d'avoir pesé le pour et le contre, je sens
le doute me gagner au sujet de ce que je viens de voir. Est-ce bien l'influence magnétique qui vient de troubler
si étrangement mon hyménoptère? Lorsqu'il se démenait à outrance, s'escrimant des pattes et des ailes sur le
parquet, lorsqu'il s'est enfui effaré, l'insecte subissait-il la domination de l'aimant fixé sur le thorax? Mon
engin aurait-il contrarié en son système nerveux l'influence directrice des courants terrestres? Ou bien son
affolement était-il le simple résultat d'un harnais insolite? C'est à voir, et à l'instant.
Un autre appareil est fabriqué, mais muni d'un court fétu de paille à la place de l'aimant. L'insecte qui le porte
sur le dos se roule à terre, tournoie, s'agite en désordre comme le premier, jusqu'à ce que la machine gênante
soit détachée, emportant avec elle une partie de la toison du thorax. La paille produit les mêmes effets que
l'aimant, c'est-à-dire que le magnétisme est hors de cause dans ce qui vient de se passer. Mon engin, dans les
deux cas, est attirail incommode dont l'insecte cherche aussitôt à se débarrasser par tous les moyens à lui
possibles. Attendre de lui des actes normaux tant qu'il portera sur le thorax un appareil, aimanté ou non, c'est
vouloir étudier les moeurs régulières d'un chien qu'on aurait affolé en lui suspendant un vieux poêlon au bout
de la queue. L'expérience de l'aimant est impraticable. Que donnerait-elle si l'animal s'y prêtait? À mon avis,
elle ne donnerait rien. Pour le retour au nid, un aimant n'aurait pas plus d'influence qu'un bout de paille.
VIII
HISTOIRE DE MES CHATS
Si la rotation est sans effet aucun pour désorienter l'insecte, quelle influence peut-elle avoir sur le chat? La
méthode de l'animal balancé dans un sac pour empêcher le retour est-elle digne de confiance? Je l'ai cru
d'abord, tant elle s'accordait avec l'idée émise par l'illustre maître, idée si pleine d'espérances. Maintenant, ma
foi s'ébranle, l'insecte me fait douter du chat. Si le premier revient après avoir tourné, pourquoi le second ne
reviendrait-il pas? Me voici donc engagé dans de nouvelles recherches.
Et d'abord jusqu'à quel point le chat mérite-t-il le renom de savoir revenir au logis aimé, aux lieux de ses ébats
amoureux, sur les toits et dans les greniers? On raconte sur son instinct les faits les plus curieux, les livres
d'histoire naturelle enfantine regorgent de hauts faits qui font le plus grand honneur à ses talents de pèlerin. Je
tiens ces récits en médiocre estime; ils viennent d'observateurs improvisés, sans critique, portés à
l'exagération. Il n'est pas donné au premier venu de parler correctement de la bête. Lorsque quelqu'un qui n'est
pas du métier me dit de l'animal: c'est noir, je commence par m'informer si par hasard ce ne serait pas blanc; et
bien des fois le fait se trouve dans la proposition renversée. On me célèbre le chat comme expert en voyages.
C'est bien: regardons-le comme un inepte voyageur. J'en serais là, si je n'avais que le témoignage des livres et
des gens non habitués aux scrupules de l'examen scientifique. Heureusement j'ai connaissance de quelques
faits qui ne laissent aucune prise à mon scepticisme. Le chat mérite réellement sa réputation de perspicace
pèlerin. Racontons ces faits.
Un jour, c'était à Avignon, parut sur la muraille du jardin un misérable chat, le poil en désordre, les flancs
creux, le dos dentelé par la maigreur. Il miaulait de famine. Mes enfants, très jeunes alors, eurent pitié de sa
misère. Du pain trempé dans du lait lui fut présenté au bout d'un roseau. Il accepta. Les bouchées se
succédèrent si bien que, repu, il partit malgré tous les «Minet! Minet!» de ses compatissants amis. La faim
revint et l'affamé reparut au réfectoire de la muraille. Même service de pain trempé dans du lait, mêmes
douces paroles; il se laissa tenter. Il descendit. On put lui toucher le dos. Mon Dieu! qu'il était maigre!
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Ce fut la grande question du jour. On en parlait à table; on apprivoiserait le vagabond, on le garderait, on lui
ferait une couchette de foin. C'était bien une belle affaire! Je vois encore, je verrai toujours le conseil
d'étourdis délibérant sur le sort du chat. Ils firent tant que la sauvage bête resta. Bientôt ce fut un superbe
matou. Sa grosse tête ronde, ses jambes musculeuses, son pelage roux avec taches plus foncées, rappelaient un
petit jaguar. On le nomma Jaunet à cause de sa couleur fauve. Une compagne lui advint plus tard, racolée dans
des circonstances à peu près pareilles. Telle est l'origine de ma série de Jaunets, que je conserve, depuis tantôt
une vingtaine d'années, à travers les vicissitudes de mes déménagements.
Le premier de ces déménagements eut lieu en 1870. Quelque peu avant, un ministre qui a laissé de si profonds
souvenirs dans l'Université, l'excellent M. Victor Duruy, avait institué des cours pour l'enseignement
secondaire des filles. Ainsi débutait, dans la mesure du possible à cette époque, la grande question qui s'agite
aujourd'hui. Bien volontiers je prêtai mon humble concours à cette oeuvre de lumière. Je fus chargé de
l'enseignement des sciences physiques et naturelles. J'avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement
me suis-je trouvé devant un auditoire plus attentif, mieux captivé. Les jours de leçon, c'était fête, les jours de
botanique surtout, alors que la table disparaissait sous les richesses des serres voisines.
C'en était trop. Et voyez, en effet, combien noir était mon crime: j'enseignais à ces jeunes personnes ce que
sont l'air et l'eau, d'où proviennent l'éclair, le tonnerre, la foudre; par quel artifice la pensée se transmet à
travers les continents et les mers au moyen d'un fil de métal; pourquoi le foyer brûle et pourquoi nous
respirons; comment germe une graine et comment s'épanouit une fleur, toutes choses éminemment
abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupière cligne devant le jour.
Il fallait au plus vite éteindre la petite lampe, il fallait se débarrasser de l'importun qui s'efforçait de la
maintenir allumée. Sournoisement on machine le coup avec mes propriétaires, vieilles filles, qui voyaient
l'abomination de la désolation dans ces nouveautés de l'enseignement. Je n'avais pas avec elles d'engagement
écrit, propre à me protéger. L'huissier parut avec du papier timbré. Sa prose me disait que j'avais à déménager
dans les quatre semaines; sinon, la loi mettrait mes meubles sur le pavé. Il fallut à la hâte se pourvoir d'un
logis. Le hasard de la première demeure trouvée me conduisit à Orange. Ainsi s'est accompli mon exode
d'Avignon.
Le déménagement des chats ne fut pas sans nous donner des soucis. Nous y tenions tous et nous nous serions
fait un crime d'abandonner à la misère, et sans doute à de stupides méchancetés, ces pauvres bêtes si souvent
caressées. Les jeunes et les chattes voyageront sans encombre: cela se met dans un panier, cela se tient
tranquille en route; mais pour les vieux matous, la difficulté n'est pas petite. J'en avais deux: le chef de lignée,
le patriarche, et un de ses descendants, tout aussi fort que lui. Nous prendrons l'aïeul, s'il veut bien s'y prêter,
nous laisserons le petit-fils en lui faisant un sort.
Un de mes amis, M. le docteur Loriol, se chargea de l'abandonné. À la tombée de la nuit, la bête lui fut portée
dans une corbeille close. À peine étions-nous à table pour le repas du soir, causant de l'heureuse chance échue
à notre matou, que nous voyons bondir par la fenêtre une masse ruisselant d'eau. Ce paquet informe vint se
frotter à nos jambes en ronronnant de bonheur.
C'était le chat. Le lendemain je sus son histoire.
Amené chez M. Loriol, on l'enferma dans une chambre. Dès qu'il se vit prisonnier dans une pièce inconnue, le
voilà qui bondit furieux sur les meubles, aux carreaux de vitre, parmi les décors de la cheminée, menaçant de
tout saccager. Mme Loriol eut frayeur du petit affolé: elle se hâta d'ouvrir la fenêtre et l'animal bondit dans la
rue, au milieu des passants. Quelques minutes après, il avait retrouvé sa maison. Et ce n'était pas chose aisée:
il fallait traverser la ville dans une grande partie de sa largeur, il fallait parcourir un long dédale de rues
populeuses, au milieu de mille périls, parmi lesquels les gamins d'abord et puis les chiens; il fallait enfin,
obstacle peut-être encore plus sérieux, franchir un cours d'eau, la Sorgue, qui passe à l'intérieur d'Avignon.
Des ponts se présentaient, nombreux même, mais l'animal, tirant au plus court, ne les avait pas suivis et
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bravement s'était jeté à l'eau comme le témoignait sa fourrure ruisselante. J'eus pitié du matou, si fidèle au
logis. Il fut convenu que tout le possible serait fait pour l'amener avec nous. Nous n'eûmes pas ce tracas: à
quelques jours de là, il fut trouvé raide sous un arbuste du jardin. La vaillante bête avait été victime de
quelque stupide méchanceté. On me l'avait empoisonné. Qui? Probablement pas mes amis.
Restait le vieux. Il n'était pas là quand nous partîmes; il courait aventures dans les greniers du voisinage. Dix
francs d'étrennes furent promis au voiturier s'il m'amenait le chat à Orange, avec l'un des chargements qu'il
avait encore à faire. À son dernier voyage, en effet, il l'amena dans le caisson de la voiture. Quand on ouvrit sa
prison roulante, où il était enfermé depuis la veille, j'eus de la peine à reconnaître mon vieux matou. Il sortit
de là un animal redoutable, au poil hérissé, aux yeux injectés de sang, aux lèvres blanchies de bave, griffant et
soufflant. Je le crus enragé, et quelque temps le surveillai de près. Je me trompais: c'était l'effarement de
l'animal dépaysé. Avait-il eu de graves affaires avec le voiturier au moment d'être saisi? avait-il souffert en
voyage? L'histoire là-dessus reste muette. Ce que je sais bien, c'est que l'animal semblait perverti: plus de
ronrons amicaux, plus de frictions contre nos jambes; mais un regard assauvagi, une sombre tristesse. Les
bons traitements ne purent l'adoucir. Il traîna ses misères d'un recoin à l'autre encore quelques semaines, puis
un matin je le trouvai trépassé dans les cendres du foyer. Le chagrin l'avait tué, la vieillesse aidant. Serait-il
revenu à Avignon s'il en avait eu la force? Je n'oserais l'affirmer. Je trouve du moins très remarquable qu'un
animal se laisse mourir de nostalgie parce que les infirmités de l'âge l'empêchent de retourner au pays.
Ce que le patriarche n'a pu tenter, un autre va le faire, avec une distance bien moindre, il est vrai. Un nouveau
déménagement est résolu pour trouver à la fin des fins la tranquillité nécessaire à mes travaux. Cette fois-ci ce
sera le dernier, je l'espère bien. Je quitte Orange pour Sérignan.
La famille des Jaunets s'est renouvelée: les anciens ne sont plus, de nouveaux sont venus, parmi lesquels un
matou adulte, digne en tous points de ses ancêtres. Lui seul donnera des difficultés: les autres, jeunes et
chattes, déménageront sans tracas. On les met dans des paniers. Le matou à lui seul occupe le sien, sinon la
paix serait compromise. Le voyage se fait en voiture, en compagnie de ma famille. Rien de saillant jusqu'à
l'arrivée. Extraites de leurs paniers, les chattes visitent le nouveau domicile, elles explorent une à une les
pièces; de leur nez rose, elles reconnaissent les meubles: ce sont bien leurs chaises, leurs tables, leurs
fauteuils, mais les lieux ne sont pas les mêmes. Il y a de petits miaulements étonnés, des regards
interrogateurs. Quelques caresses et un peu de pâtée calment toute appréhension; et du jour au lendemain, les
chattes sont acclimatées.
Avec le matou, c'est une autre affaire. On le loge dans les greniers, où il trouvera ampleur d'espace pour ses
ébats; on lui tient compagnie pour adoucir les ennuis de la captivité; on lui monte double part d'assiettes à
lécher; de temps en temps, on le met en rapport avec quelques-uns des siens pour lui apprendre qu'il n'est pas
seul dans la maison; on a pour lui mille petits soins dans l'espoir de lui faire oublier Orange. Il paraît l'oublier
en effet: le voilà doux sous la main qui le flatte, il accourt à l'appel, il ronronne, il fait le beau. C'est bien: une
semaine de réclusion et de doux traitements ont banni toute idée de retour. Donnons-lui la liberté. Il descend à
la cuisine, il stationne comme les autres autour de la table, il sort dans le jardin, sous la surveillance d'Aglaé
qui ne le perd pas des yeux, il visite les alentours de l'air le plus innocent. Il rentre. Victoire! le chat ne s'en ira
pas.
Le lendemain: «Minet! Minet!...» pas de Minet. On cherche, on appelle. Rien.--Ah! le tartufe, le tartufe!
Comme il nous a trompés! Il est parti, il est à Orange. Autour de moi, personne n'ose croire à cet audacieux
pèlerinage. J'affirme que le déserteur est en ce moment à Orange, miaulant devant la maison fermée.
Aglaé et Claire partirent. Elles trouvèrent le chat comme je l'avais dit, et le ramenèrent dans une corbeille. Il
avait le ventre et les pattes crottés de terre rouge; cependant le temps était sec, il n'y avait pas de boue.
L'animal s'était donc mouillé en traversant le torrent de l'Aygues, et l'humidité de la fourrure avait retenu la
poussière rouge des champs traversés. La distance en ligne droite de Sérignan à Orange est de sept kilomètres.
Deux ponts se trouvent sur l'Aygues, l'un en amont, l'autre en aval de cette ligne droite, à une distance assez
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