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Ces pourparlers avaient lieu en hiver; j'avais tout le temps de préparer l'expérimentation qui devait se faire au
mois de mai suivant. «Favier, dis-je un jour à mon aide, il me faudrait les nids que vous savez. Allez chez le
voisin, demandez-lui l'autorisation et montez sur le toit de son hangar, avec des tuiles neuves et du mortier
que vous prendrez chez le maçon; vous enlèverez à la toiture une douzaine des tuiles les mieux garnies et vous
les remplacerez à mesure.»

Ainsi fut fait. Le voisin se prêta de très bonne grâce à l'échange de tuiles, car il est obligé de démolir
lui-même, de temps en temps, l'ouvrage de l'abeille maçonne, s'il ne veut s'exposer à voir sa toiture crouler un
jour. J'allais au-devant d'une réparation d'une année à l'autre très urgente. Le soir-même, j'étais en possession
de douze superbes fragments de nid, de forme rectangulaire et reposant chacun sur la face convexe d'une tuile,
c'est-à-dire sur la face qui regardait l'intérieur du hangar. J'eus la curiosité de peser le plus volumineux: la
romaine accusa seize kilogrammes. Or la toiture d'où il provenait était couverte de pareils blocs, contigus l'un
à l'autre, sur une étendue de soixante-dix tuiles. En ne prenant que la moitié du poids pour faire la balance
entre les plus gros amas et les plus petits, on trouve à la construction de l'hyménoptère le poids total de 56
kilogrammes. Et encore m'affirme-t-on avoir vu mieux dans le hangar de mon voisin. Laissez faire l'abeille
maçonne lorsque l'endroit lui plaît, laissez accumuler les travaux de nombreuses générations, et tôt ou tard la
toiture s'effondrera sous la surcharge. Laissez vieillir les nids, laissez-les se détacher par fragments lorsque
l'humidité les aura pénétrés, et il vous tombera sur la tête des moellons à vous briser le crâne. Voilà le
monument d'un insecte bien peu connu.[3]

[Note 3: Il est si peu connu que j'ai fait grave erreur en m'occupant de lui dans le premier volume de ces
Souvenirs. Sous ma dénomination erronée de Chalicodoma sicula, sont comprises en réalité deux espèces,
l'une nidifiant dans nos habitations, en particulier sous les tuiles des hangars, l'autre nidifiant sur les rameaux
des arbustes. La première espèce a reçu divers noms, qui sont, dans l'ordre de priorité: Chalicodoma
pyrenaica
 Lep. (Megachile); Chalicodoma pyrrhopeza Gerstäcker; Chalicodoma rufitarsis Giraud. Il est
fâcheux que le nom ayant pour lui la priorité se prête au malentendu. J'hésite à qualifier de pyrénéen un
insecte bien moins fréquent dans les Pyrénées que dans la région. Je l'appellerai Chalicodome des hangars. Ce
nom est sans inconvénient aucun dans un livre où le lecteur préfère la clarté aux exigences de l'entomologie
systématique. La seconde espèce, celle qui fait son nid sur les rameaux, est le Chalicodoma rufescens J. Pérez.
Pour les mêmes motifs, je l'appellerai Chalicodome des arbustes. Je dois ces corrections à l'obligeance du
savant professeur de Bordeaux, M. J. Pérez, si versé dans la connaissance des hyménoptères.]

Pour le but principal que je me proposais, ces richesses ne suffisaient pas, non pour la quantité mais pour la
qualité. Elles provenaient de l'habitation voisine, séparée de la mienne par un petit champ de blé et d'oliviers.
J'avais à craindre que les insectes issus de ces nids ne fussent influencés héréditairement par leurs ancêtres,
hôtes du hangar depuis de longues années. L'abeille dépaysée reviendrait peut-être guidée par l'habitude
invétérée de sa famille; elle retrouverait le hangar de ses ascendants, et de là regagnerait sans difficulté son
nid. Puisqu'il est de mode aujourd'hui de faire jouer un très grand rôle à ces influences héréditaires, il convient
de les éliminer de mes expériences. Il me faut des abeilles étrangères, transportées de loin, pour lesquelles le
retour à l'emplacement natal ne peut favoriser en rien le retour au nid déplacé.

Favier se chargea de l'affaire. Il avait découvert sur les bords de l'Aygues, à plusieurs kilomètres du village,
une masure abandonnée où les Chalicodomes s'étaient établis en colonie très populeuse. Il voulait prendre la
brouette pour transporter les moellons à cellules; je l'en dissuadai: les cahotements du véhicule sur des sentiers
très caillouteux, pouvaient compromettre le contenu des cellules. Une corbeille portée sur l'épaule fut
préférée. Il s'adjoignit un aide et partit. L'expédition me valut quatre tuiles bien peuplées. C'est tout ce qu'ils
pouvaient porter à eux deux; et encore à leur arrivée fallut-il payer la rasade: ils étaient éreintés. Le Vaillant
nous parle d'un nid de Républicains dont il chargeait un chariot attelé de deux buffles. Mon Chalicodome
rivalise avec l'oiseau de l'Afrique australe: le couple de buffles n'eût pas été de trop pour déménager en entier
le nid des bords de l'Aygues.

Il s'agit maintenant d'installer mes tuiles. Je tiens à les avoir à portée du regard, dans une situation qui me

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rende l'observation facile et m'épargne les petites misères d'autrefois: ascensions continuelles à l'échelle,
longues stations sur un barreau de bois qui vous endolorit la plante des pieds, coups de soleil contre un mur
devenu brûlant. Il faut d'ailleurs que mes hôtes se trouvent chez moi à peu près comme chez eux. Il est de mon
devoir de leur faire la vie douce, si je veux qu'ils s'attachent au nouveau logis. J'ai précisément ce qui leur
convient.

Sous une terrasse s'ouvre un large porche dont les flancs sont visités par le soleil tandis que le fond est à
l'ombre. Il y a part pour tous: l'ombre pour moi, le soleil pour mes pensionnaires. Chaque tuile est armée d'un
crochet en fort fil de fer et appendue contre la paroi, à la hauteur des yeux. Une moitié de mes nids est à
droite, l'autre moitié est à gauche. Le coup d'oeil de l'ensemble est assez original. Qui entre et pour la première
fois voit mon étalage suppose d'abord des pièces de salaison, d'épaisses tranches de quelque lard exotique dont
je hâte la dessiccation au soleil. L'erreur reconnue, on s'extasie devant ces ruches de mon invention. La
nouvelle s'en répand dans le village et plus d'un en fait ses gorges chaudes. Je passe pour un apiculteur des
abeilles bâtardes. Qui sait ce que cela doit me rapporter!

Avril n'est pas fini, que mes ruches sont en pleine activité. Au fort du travail, l'essaim forme une petite nuée
tourbillonnante, pleine de murmures. Le porche est un passage fréquenté; il conduit à une pièce où
s'entreposent diverses provisions domestiques. Le personnel de la maison d'abord me cherche noise pour avoir
établi en notre intimité cette dangereuse république. On n'ose aller aux provisions: il faudrait traverser la nuée
d'abeilles, et gare les coups d'aiguillon. Il me faut démontrer péremptoirement que le danger est nul, que mon
abeille est très pacifique, incapable de dégainer tant qu'elle n'est pas saisie. J'approche le visage de l'un des
gâteaux de terre, jusqu'à presque le toucher, lorsqu'il est tout noir de maçonnes en travail; je promène mes
doigts dans les rangs, je dépose quelques abeilles sur la main, je stationne au plus épais du tourbillon, et
jamais une piqûre. Leur caractère paisible m'est connu de longue date. Je partageais autrefois l'appréhension
commune, j'hésitais à m'engager dans un essaim d'Anthophores ou de Chalicodomes; aujourd'hui je suis bien
revenu de ces frayeurs. Ne tracassez pas la bête, et il ne lui arrivera pas une seule fois de songer à mal. Tout
au plus, quelqu'une, par curiosité plutôt que par colère, viendra planer devant votre figure, vous regarder avec
obstination, mais avec le seul bourdonnement pour toute menace. Laissez-la faire: son examen est pacifique.

En quelques séances, tout mon personnel fut rassuré: petits et grands allaient et revenaient sous le porche
comme si de rien n'était. Mes abeilles, loin de rester un sujet de crainte, devenaient un sujet de distraction;
chacun prenait plaisir à voir les progrès de leurs industrieux travaux. Pour les étrangers, je me gardais bien de
divulguer le secret. Si quelqu'un, appelé pour affaires, passait devant le porche au moment où je stationnais
devant les gâteaux appendus, un court colloque s'engageait, dans le genre de celui-ci: «Elles vous connaissent
donc, pour ne pas vous piquer?--Sans doute, elles me connaissent.--Et moi?--Vous, c'est autre chose.» là l'on
se tenait à respectueuse distance. C'est ce que je désirais.

Il est temps de songer aux expérimentations. Les Chalicodomes destinés au voyage doivent être marqués d'un
signe qui me les fasse reconnaître. Une dissolution de gomme arabique, épaissie avec une poudre colorante,
tantôt rouge, tantôt bleue ou d'autre teinte, est la matière que j'emploie pour marquer mes voyageurs. La
diversité de coloration m'empêche de confondre les sujets des divers essais.

Lors de mes premières recherches, je marquais les abeilles sur les lieux mêmes du lâcher. Pour cette
opération, les insectes devaient être tenus un à un entre les doigts, ce qui m'exposait à de fréquentes piqûres,
plus irritantes, en se répétant coup sur coup. Alors mes coups de pouce n'étaient pas toujours assez ménagés,
au grand dommage des voyageurs, dont je pouvais ainsi fausser l'articulation des ailes et affaiblir l'essor. Cette
méthode méritait d'être améliorée, tant dans mon intérêt que dans celui de l'insecte. Il fallait marquer
l'hyménoptère, le dépayser, le relâcher sans le saisir des doigts, sans le toucher une seule fois. À ces
délicatesses d'exécution, l'expérience ne pouvait que gagner. Voici la méthode adoptée.

Quand, le ventre plongé dans la cellule, elle brosse sa charge de pollen, ou bien quand elle maçonne, l'abeille
est fort préoccupée de son travail. On peut alors aisément, sans l'effaroucher, lui marquer le dessus du thorax

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avec une paille trempée dans la glu colorée. L'insecte ne prend garde à ce léger attouchement. Il part; il revient
chargé de mortier ou de pollen. On laisse ces voyages se répéter jusqu'à ce que la marque du thorax soit
parfaitement sèche, ce qui ne tarde pas avec le vif soleil nécessaire aux travaux. Il s'agit alors de prendre
l'hyménoptère et de l'emprisonner dans un cornet de papier, toujours sans le toucher. Rien de plus facile. Une
petite éprouvette de verre est mise sur l'abeille, attentive à son oeuvre; l'insecte, en partant, s'y engouffre, et de
là passe dans le cornet, aussitôt clos et déposé dans la boîte de fer-blanc qui servira au transport de l'ensemble.
Au moment de la mise en liberté, il suffira d'ouvrir ces cornets. Toute la manoeuvre s'accomplit ainsi sans
employer une seule fois l'inquiétante pression des doigts.

Autre question à résoudre avant de poursuivre. Quelle limite de temps m'imposerai-je lorsqu'il faudra
dénombrer les abeilles revenues au nid? Je m'explique. La tache que j'ai faite au milieu du thorax par le léger
contact de ma paille engluée, n'est pas des plus durables, elle adhère aux poils simplement. Du reste, elle ne
serait pas plus tenace si j'avais maintenu l'insecte entre les doigts. Or l'hyménoptère fréquemment se brosse le
dos, il s'époussette chaque fois qu'il sort des galeries; d'ailleurs il expose sa toison à de continuels frottements
contre les parois de la cellule, où il faut entrer, d'où il faut sortir pour chaque apport de miel. Un Chalicodome,
si bien vêtu d'abord, devient dépenaillé; sa fourrure est tondue, rasée par le travail, de même que tombe en
loques la blouse de l'ouvrier.

Il y a plus. Pour passer la nuit et les journées de mauvais temps, le Chalicodome des murailles se tient dans
une des cellules de son dôme, où il plonge, la tête en bas. Le Chalicodome des hangars, tant qu'il y a des
galeries libres, fait à peu près de même: il se réfugie dans ces galeries, mais la tête à l'entrée. Une fois ces
vieux domiciles utilisés et la construction de nouvelles cellules commencée, une autre retraite est choisie.
Dans l'harmas, ai-je dit, sont des amas de pierres destinées au mur d'enceinte. C'est là que mes Chalicodomes
passent la nuit. Dans l'interstice de deux pierres superposées et mal jointes, ils se retirent par groupes
nombreux, entassés pêle-mêle, les deux sexes à la fois. Tel de ces groupes en comprend une paire de
centaines. Le dortoir le plus fréquent est une étroite rainure. Là chacun se blottit, le plus avant possible, le dos
dans la rainure. J'en vois de renversés, le ventre en l'air, comme gens en sommeil. Si le mauvais temps
survient, si le ciel se voile de nuages, si la bise souffle, ils ne bougent de leur asile.

Toutes ces conditions réunies font que je ne peux compter sur une longue permanence de la tache faite au
thorax. De jour, les coups de brosse répétés, les frictions contre les parois des galeries, assez promptement
l'effacent; de nuit, c'est pire encore, dans l'étroit dortoir où les Chalicodomes se réfugient par centaines. Après
une nuit passée dans l'interstice de deux pierres, il est prudent de ne plus compter sur la marque faite la veille.
Donc le dénombrement des retours au nid doit se faire tout de suite; le lendemain il serait trop tard. Ainsi,
dans l'impossibilité où je serais de reconnaître les sujets dont la tache a disparu pendant la nuit, je relèverai
uniquement les hyménoptères revenus le jour même.

Reste à s'occuper de la machine rotatoire. Ch. Darwin me conseille une boîte ronde mise en mouvement au
moyen d'un axe et d'une manivelle. Je n'ai rien de pareil sous la main. Il sera plus simple et tout aussi efficace
d'employer le moyen du campagnard qui veut dérouter son chat en le faisant tourner dans un sac. Mes
insectes, isolés chacun dans un cornet de papier, seront déposés dans une boîte de fer-blanc, les cornets seront
calés de façon à éviter les chocs pendant la rotation; enfin la boîte sera fixée à un cordon, et je ferai tourner le
tout à la manière d'une fronde. Avec cette machine, rien de plus aisé que d'obtenir telle rapidité que je voudrai,
telle variété de mouvements contraires que je jugerai propres à désorienter mes captifs. Je peux faire tourner
ma fronde dans un sens puis dans un autre, alternativement; je peux en ralentir, en accélérer la vitesse; il m'est
loisible de lui faire décrire des courbes bouclées en 8 et entremêlées de cercles; si je pirouette en même temps
sur les talons, rien ne m'empêche d'ajouter un degré de plus à cette complication en faisant mouvoir ma fronde
suivant tous les azimuts. C'est ainsi que j'opérerai.

Le 2 mai 1880, je marque de blanc sur le thorax dix Chalicodomes occupés à des travaux divers: les uns
explorent les gâteaux de terre pour faire choix d'un emplacement, d'autres maçonnent, d'autres
approvisionnent. La tache sèche, je les prends et les dispose comme il vient d'être dit. Ils sont transportés

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d'abord à un demi-kilomètre dans une direction opposée à celle que je me propose de suivre. Un sentier qui
longe mon habitation se prête à cette manoeuvre préparatoire; j'espère bien m'y trouver seul au moment où je
balancerai ma fronde. Une croix est au bout; je m'arrête au pied de cette croix. Là, rotation de mes abeilles
suivant toutes les règles. Or, tandis que je fais décrire à la boîte des cercles inverses et des courbes bouclées,
tandis que je pirouette sur les talons pour atteindre les divers azimuts, une bonne femme vient à passer, et me
regarde avec des yeux, oh! mais des yeux.... Au pied de la croix, et en ce sot exercice! On en parla. C'était acte
de nécromancie N'avais-je pas déterré un mort, ces jours passés! Oui, j'avais visité une sépulture
préhistorique, j'en avais extrait de vénérables tibias aux fortes arêtes, une vaisselle mortuaire et pour viatique
du grand voyage quelques épaules de cheval. J'avais fait cela et on le savait. Maintenant, pour achever
l'homme mal famé, on le trouve au pied d'une croix, livré à de sataniques exercices.

N'importe, et ce n'est pas petit courage de ma part, la rotation est dûment accomplie devant ce témoin
imprévu. Je reviens alors sur mes pas et me dirige à l'ouest de Sérignan. Je prends les sentiers les plus déserts,
je coupe à travers champs pour éviter, si possible, nouvelle rencontre. Il ne manquerait plus que d'être vu
lorsque j'ouvrirai mes cornets et lâcherai mes mouches. À mi-chemin, pour rendre mon expérience plus
décisive, je renouvelle la rotation, aussi compliquée que la première. Je la renouvelle une troisième fois sur les
lieux choisis comme point de mise en liberté.

C'est au fond d'une plaine caillouteuse, avec maigres rideaux d'amandiers et de chênes verts çà et là. En
marchant d'un bon pas, j'ai mis trente minutes pour faire le trajet, en ligne droite. La distance est donc de trois
kilomètres environ. Le temps est beau, le ciel clair avec un très léger souffle du nord. Je m'assieds à terre, en
face du midi, pour que les insectes aient libres la direction de leur nid et la direction opposée. Je les lâche à
deux heures un quart. Aussitôt le cornet ouvert, les hyménoptères tournent pour la plupart à diverses reprises
autour de moi, puis prennent un vol fougueux dont la direction est celle de Sérignan, autant que je peux en
juger. L'observation est difficultueuse, le départ ayant lieu brusquement lorsque l'insecte a fait deux ou trois
fois le tour de ma personne, bloc suspect qu'il semble vouloir reconnaître avant de partir. Un quart d'heure
après, ma fille aînée, Antonia, qui se tient en observation auprès des nids, voit arriver le premier voyageur. À
mon retour, dans la soirée, deux autres rentrent. Total, trois de revenus le jour même sur dix dépaysés.

Le lendemain, je reprends l'expérience. Dix Chalicodomes sont marqués de rouge, ce qui me permettra de les
distinguer de ceux qui sont revenus la veille et de ceux qui peuvent revenir encore avec la tache blanche
conservée. Mêmes précautions, mêmes rotations, mêmes lieux que la première fois; seulement je ne fais pas
de rotation en chemin, je me borne à celle du départ et à celle de l'arrivée. Les insectes sont lâchés à onze
heures quinze minutes. J'ai préféré le matin comme présentant plus d'animation dans les travaux de
l'hyménoptère. L'un est revu au nid par Antonia à onze heures vingt minutes. En supposant que ce soit le
premier lâché, il lui a suffi de cinq minutes pour faire le trajet. Mais rien ne dit que ce ne soit un autre, et alors
il lui a fallu moins. C'est la plus grande vitesse qu'il m'ait été possible de constater. À midi je suis de retour, et
j'en prends en peu de temps trois autres. Je n'en vois plus dans le reste de la soirée. Total, quatre de revenus
sur dix.

Le 4 mai, temps très clair, calme et chaud, favorable à mes expériences. Je prends cinquante Chalicodomes
marqués de bleu. La distance à parcourir est toujours la même. Première rotation après avoir transporté mes
insectes à quelques centaines de pas en sens inverse de la direction finale; en outre, trois rotations en chemin;
une cinquième rotation au point de mise en liberté. S'ils ne sont pas désorientés cette fois, ce ne sera pas ma
faute d'avoir tourné et retourné. À neuf heures et vingt minutes, je commence d'ouvrir mes cornets. L'heure est
un peu matinale, aussi mes hyménoptères, rendus à la liberté, restent un moment indécis, paresseux; mais
après un court bain de soleil sur une pierre où je les dépose, ils prennent leur essor. Je suis assis à terre, faisant
face au midi. À ma gauche est Sérignan, à ma droite Piolenc. Lorsque la rapidité du vol me laisse reconnaître
la direction suivie, je vois mes libérés disparaître à ma gauche. Quelques-uns, mais rares, vont au midi; deux
ou trois vont à l'est ou à ma droite. Je ne parle pas du nord, pour lequel je fais écran. En somme, la grande
majorité prend la gauche, c'est-à-dire la direction du nid. La mise en liberté se termine à neuf heures quarante
minutes. L'un des cinquante voyageurs se trouve démarqué dans le cornet de papier. Je le défalque du total,

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réduit ainsi à quarante-neuf.

D'après Antonia, surveillant le retour, les premiers arrivés ont paru à neuf heures trente-cinq minutes, soit
quinze minutes après le commencement du lâcher. À midi, il y en a onze d'arrivés; et à quatre heures du soir,
dix-sept. Là se termine le recensement. Total dix-sept sur quarante-neuf.

Une quatrième expérience est résolue le 14 mai. Le temps est magnifique, avec un léger souffle du nord. Je
prends vingt Chalicodomes marqués de rose, à huit heures du matin. Rotation au départ après recul préalable
en sens inverse de la direction à suivre, deux rotations en chemin, une quatrième à l'arrivée. Tous ceux dont je
peux suivre l'essor se dirigent à ma gauche, c'est-à-dire vers Sérignan. J'avais pris cependant mes précautions
pour laisser indifférent le choix entre les deux directions opposées, j'avais fait en particulier éloigner mon
chien qui se trouvait à ma droite. Aujourd'hui les hyménoptères ne tournent pas autour de moi; quelques-uns
s'envolent directement; les autres, en plus grand nombre, étourdis peut-être par le tangage du transport et le
roulis des coups de fronde, prennent pied à quelques mètres de distance, semblent attendre d'être un peu
revenus à eux, puis s'envolent vers la gauche. Cet élan général a été reconnu toutes les fois que l'observation
était possible. J'étais de retour à neuf heures quarante-cinq minutes. Deux abeilles à tache rose sont présentes,
dont l'une maçonne, la pelote de mortier entre les mandibules. À une heure de l'après-midi, il y en avait sept
d'arrivées; je n'en ai pas vu d'autres dans le reste de la journée. Total, sept sur vingt.

Tenons-nous-en là; l'expérience est suffisamment répétée, mais elle ne conclut pas comme l'espérait Charles
Darwin, comme je l'espérais aussi, surtout après ce qu'on m'avait raconté sur le chat. En vain, suivant la
recommandation faite, je transporte d'abord mes insectes en sens inverse du point où je dois les lâcher; en
vain, lorsque je vais revenir sur mes pas, je fais tourner ma fronde avec toute la complication rotatoire que je
peux imaginer; en vain, croyant augmenter les difficultés, je répète la rotation jusqu'à cinq fois, au départ, en
chemin, à l'arrivée: rien n'y fait: les Chalicodomes reviennent, et la proportion des retours dans la même
journée oscille entre 30 et 40 pour 100. Il m'en coûte d'abandonner une idée suggérée par un tel maître et
caressée d'autant plus volontiers que je la croyais apte à donner une solution définitive. Les faits sont là, plus
éloquents que tous les ingénieux aperçus, et le problème reste tout aussi ténébreux que jamais.

L'année suivante, 1881, je repris l'expérimentation, mais dans un autre sens. Jusqu'ici j'avais opéré en plaine.
Pour revenir au nid, mes dépaysés n'avaient à franchir que de faibles obstacles, les haies et les bouquets
d'arbres des cultures. Je me propose aujourd'hui d'ajouter aux difficultés de la distance les difficultés des lieux
à parcourir. Laissant de côté toute rotation, tout recul, choses reconnues inutiles, je songe à lâcher mes
Chalicodomes au plus épais des bois de Sérignan. Comment sortiront-ils de ce labyrinthe où, dans les
premiers temps, j'avais besoin d'une boussole pour me retrouver? De plus, j'aurai avec moi un aide, une paire
d'yeux plus jeunes que les miens et plus aptes à suivre le premier essor de mes insectes. Cet élan du début,
dans la direction du nid, s'est reproduit déjà bien souvent et commence à me préoccuper plus que le retour
lui-même. Un élève en pharmacie, pour quelques jours chez ses parents, sera mon collaborateur oculaire.
Avec lui, je suis à mon aise; la science ne lui est pas étrangère.

Le 16 mai a lieu l'expédition dans les bois. Le temps est chaud, avec tournure d'orage qui couve. Vent du midi
sensible, mais insuffisant pour contrarier mes voyageurs. Quarante Chalicodomes sont capturés. Pour abréger
les préparatifs, à cause de la distance, je ne les marque pas sur les gâteaux; je les marquerai sur les lieux du
départ, au moment de les lâcher. C'est l'ancienne méthode, fertile en piqûres; mais je la préfère aujourd'hui
pour gagner du temps. Je mets une heure pour me rendre sur les lieux. La distance, déduction faite des
sinuosités, est ainsi d'environ quatre kilomètres.

L'emplacement choisi doit me laisser reconnaître la direction du premier essor. J'adopte un point dénudé au
milieu des taillis. Tout autour, vaste nappe de bois épais, qui ferme de tous côtés l'horizon; au sud, du côté des
nids, un rideau de collines d'une centaine de mètres d'élévation au-dessus du point où je suis. Le vent est
faible, mais il souffle en sens inverse du trajet que doivent faire mes insectes pour rentrer chez eux. Je tourne
le dos à Sérignan, de manière qu'en s'échappant de mes doigts les abeilles, pour revenir au nid, auront à fuir

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