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Et d'abord, le gibier, quel est-il? Il consiste en vermisseaux de la grosseur d'une aiguille à tricoter et d'une
longueur un peu variable. Les plus grands mesurent un centimètre. La tête est petite, d'un noir intense et
luisant. Les anneaux sont dépourvus de pattes, soit vraies, soit fausses comme celles des chenilles; mais tous,
sans exception, sont munis, pour organes ambulatoires, d'une paire de petits mamelons charnus. Ces
vermisseaux, quoique de même espèce d'après l'ensemble des caractères, varient de coloration. Ils sont d'un
vert pâle, jaunâtre, avec deux larges bandes longitudinales d'un rose tendre chez les uns, d'un vert plus ou
moins foncé chez les autres. Entre ces deux bandes règne, sur le dos, un liséré d'un jaune pâle. Tout le corps
est semé de petits tubercules noirs, portant un cil au sommet. L'absence de pattes démontre que ce ne sont pas
des chenilles, des larves de lépidoptère. D'après les expériences d'Audoin, les vers verts de Réaumur sont les
larves d'un curculionide, le Phytonomus variabilis, hôte des champs de luzerne. Mes vermisseaux, roses ou
verts, appartiendraient-ils aussi à quelque petit Charançon? C'est fort possible.
Réaumur qualifie de vivants les vers dont se composaient les provisions de son Odynère; il essaya d'en élever
espérant en voir provenir une mouche ou un scarabée. L. Dufour, de son côté, les appelle des chenilles
vivantes. Aux deux observateurs n'a pas échappé la mobilité du gibier servi; ils ont eu sous les yeux des
vermisseaux qui s'agitent et donnent les signes d'une pleine vie.
Ce qu'ils ont vu, je le revois. Mes petites larves se trémoussent; roulées d'abord en forme d'anneau, elles se
déroulent, puis s'enroulent encore si je fais seulement tourner avec lenteur le petit tube de verre où je les ai
renfermées. Au contact d'une pointe d'aiguille, elles se démènent brusquement. Quelques-unes parviennent à
se déplacer. En m'occupant de l'éducation de l'oeuf de l'Odynère, j'ouvrais la cellule suivant sa longueur, de
façon à la réduire à un demi-canal; puis dans cette rigole maintenue horizontale, je disposais un petit nombre
de pièces de gibier. Le lendemain j'en trouvais habituellement quelqu'une qui s'était laissée choir, preuve d'une
agitation, d'un déplacement alors même que rien ne troublait le repos.
Ces larves, j'en ai la ferme conviction, ont été blessées par l'aiguillon de l'Odynère, car celle-ci ne doit pas
porter épée uniquement pour la parade. Possédant une arme, elle s'en sert. Toutefois la blessure est si légère,
que Réaumur et L. Dufour ne l'ont pas soupçonnée. Pour eux, la proie est vivante; pour moi, elle l'est à très
peu près. Dans ces conditions, on voit à quels périls serait exposé l'oeuf de l'Odynère sans les précautions
d'une prudence exquise. Ils sont là, ces remuants vermisseaux, au nombre de deux douzaines dans la même
cellule, côte à côte avec l'oeuf qu'un rien peut compromettre. Par quels moyens ce germe, si délicat,
échappera-t-il aux dangers de la cohue?
Comme je l'avais prévu, guidé par l'argumentation, l'oeuf est suspendu au plafond du logis. Un très court
filament le fixe à la paroi supérieure, et le laisse pendre libre dans l'espace. À la vue de cet oeuf, tremblotant
au bout de son fil pour la moindre secousse, et affirmant par ses oscillations la justesse de mes aperçus
théoriques, j'eus, la première fois, un de ces moments de joie intime qui dédommagent de bien des ennuis. Je
devais en avoir bien d'autres, ainsi qu'on le verra. Suivre avec amour, patience et coup d'oeil exercé les
investigations dans le monde des insectes, nous réserve toujours quelque merveille. L'oeuf, disons-nous, se
balance au plafond, retenu par un fil très court et d'une extrême finesse. La cellule est tantôt horizontale et
tantôt oblique. Dans le premier cas, l'oeuf est disposé perpendiculaire à l'axe de la cellule, et son extrémité
inférieure arrive à une paire de millimètres de la paroi opposée; dans le second cas, l'oeuf, qui suit la verticale,
fait avec cet axe un angle plus ou moins aigu.
J'ai voulu suivre à loisir, avec les commodités d'observation du chez soi, les progrès de cet oeuf pendulaire.
Pour l'oeuf de l'Eumène d'Amédée, c'est presque impraticable, à cause de la cellule non transportable avec le
bloc qui lui sert le plus souvent de base. Pareil domicile exige l'observation sur les lieux mêmes. La demeure
de l'Odynère n'a pas le même inconvénient. Une cellule étant mise à jour et se trouvant dans l'état que je
désire, je cerne le logis avec la pointe du couteau, de manière à détacher un cylindre de terre où cette cellule
est comprise, mais réduite à un demi-canal pour ne rien cacher de ce qui doit s'y passer. Les provisions sont
extraites pièce par pièce avec tous les ménagements, et transvasées à part dans un tube de verre. J'éviterai
ainsi les accidents que la foule grouillante des vers pourrait occasionner pendant les inévitables secousses du
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trajet. L'oeuf reste seul, se balançant dans l'enceinte vide. Un fort tube reçoit le cylindre de terre, que je cale
avec des coussinets de coton. Le butin est mis dans une boîte de fer-blanc, que je porte à la main et dans la
position convenable pour que l'oeuf garde la verticale sans heurter les parois.
Jamais je n'avais opéré de déménagement qui nécessitât pareilles délicatesses. Un faux mouvement pouvait
faire rompre le fil suspenseur, si délicat qu'il fallait la loupe pour le distinguer; des oscillations d'ampleur trop
grande pouvaient meurtrir l'oeuf contre les parois de la cellule; il fallait se garder d'en faire une sorte de
battant de clochette heurtant son enceinte de bronze. Je cheminais donc avec une raideur automatique, tout
d'une pièce, à pas méthodiquement combinés. Quelle mauvaise rencontre s'il était survenu quelque
connaissance avec qui il convient de s'arrêter un moment, de causer un peu, d'échanger une poignée de main:
une distraction de ma part ruinerait peut-être mes projets! Quelle rencontre plus mauvaise encore si Bull, qui
ne peut supporter un regard de travers, se trouvait nez à nez avec quelque rival, et, lui gardant rancune, se
jetait sur lui? Il eût fallu mettre fin à la bagarre pour éviter le scandale d'un chien bien élevé intolérant pour le
chien villageois. La querelle faisait crouler tout mon échafaudage expérimental. Et dire que les vives
préoccupations d'une personne non tout à fait dépourvue de sens se trouvent parfois sous la dépendance d'une
querelle de roquets!
Dieu soit loué! la route est déserte, le trajet se fait sans encombre; le fil, mon grand souci, ne se rompt pas;
l'oeuf n'est pas meurtri; tout est en ordre. La petite motte de terre est mise en lieu sûr, avec la cellule dans une
position horizontale. À proximité de l'oeuf, je dispose trois ou quatre des vermisseaux recueillis: la totalité des
provisions serait une cause de trouble maintenant que la cellule n'a que la moitié de sa paroi et se trouve
réduite à un demi-canal. Le surlendemain, je trouve l'oeuf éclos. La jeune larve, de couleur jaune, est
appendue par son extrémité postérieure, la tête en bas. Elle en est à son premier ver, dont la peau déjà devient
flasque. Le cordon suspenseur consiste dans le court filament qui soutenait l'oeuf, plus la dépouille de celui-ci,
dépouille réduite à une sorte de ruban chiffonné. Pour rester invaginée dans le bout de ce ruban creux,
l'extrémité postérieure du nouveau-né s'étrangle d'abord un peu, puis se renfle en bouton. Si je la trouble dans
son repos, si les vivres remuent, la larve se retire en se contractant sur elle-même, mais sans rentrer dans une
gaine ascensionnelle comme le fait la larve de l'Eumène. Le cordon d'attache ne sert pas de fourreau de
refuge, où la larve puisse rentrer; c'est pour elle une chaîne d'ancre, qui lui donne appui au plafond et lui
permet de se garer en se contractant à distance du tas de vivres. Le calme fait, la larve s'allonge et revient à
son ver. Ainsi se passent les débuts d'après les observations faites, les unes chez moi dans mes bocaux à
éducation, les autres sur les lieux mêmes lorsque j'exhumais des cellules contenant une larve assez jeune.
En vingt-quatre heures, le premier ver est dévoré. La larve alors m'a paru éprouver une mue. Du moins
quelque temps elle reste inactive, contractée; puis elle se détache du cordon. La voilà libre, en contact avec
l'amas de vermisseaux, et dans l'impossibilité désormais de se mettre à l'écart. Le fil sauveteur n'a pas eu
longue durée; il a protégé l'oeuf, défendu l'éclosion; mais la larve est bien faible encore et le péril n'a pas
diminué. Aussi allons-nous trouver d'autres moyens de protection.
Par une exception bien étrange, dont je ne connais pas encore d'autre exemple, l'oeuf est pondu avant que les
provisions soient déposées. J'ai vu des cellules ne contenant encore absolument rien en fait de vivres, et au
plafond desquelles l'oeuf cependant oscillait. J'en ai vu d'autres, toujours munies de l'oeuf, qui n'avaient
encore que deux ou trois pièces de gibier, début de la copieuse brochée de vingt-quatre. Cette précocité de la
ponte, qui fait disparate complet avec ce qui se passe chez les autres hyménoptères giboyeurs, a sa raison
d'être, nous allons le voir; elle a sa logique, qu'on ne se lasserait d'admirer.
Cet oeuf, pondu dans la cellule vide, n'est pas fixé au hasard, sur un point quelconque de la paroi, libre de
partout; il est appendu non loin du fond, à l'opposé de l'entrée. Réaumur avait déjà remarqué cet emplacement
de la larve naissante, mais sans insister sur ce détail dont il ne soupçonnait pas l'importance. «Le ver, dit-il,
naît sur le fond du trou, c'est-à-dire sur le fond de la cellule.» Il ne parle pas de l'oeuf, qu'il paraît ne pas avoir
vu. Cette position du ver lui est si bien connue que, voulant essayer l'éducation dans une cellule vitrée,
ouvrage de ses doigts, il place la larve au fond et les vivres au-dessus.
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Pourquoi vais-je m'arrêter sur un menu détail que raconte en quatre mots le célèbre historien des
Odynères?--Petit détail, oh! non; mais bien condition majeure. Et voici pourquoi. L'oeuf est pondu au fond, ce
qui exige que la cellule soit vide et que l'approvisionnement se fasse après la ponte. Maintenant les vivres sont
emmagasinés, une pièce après l'autre et couche par couche, en avant de l'oeuf; la cellule est bourrée de gibier
jusqu'à l'entrée où, finalement, les scellés sont mis.
Parmi ces pièces, dont l'acquisition peut durer plusieurs jours, quelles sont les plus vieilles en date? Celles qui
avoisinent l'oeuf. Quelles sont les plus récentes? Celles qui sont vers l'entrée. Or, il est d'évidence,
l'observation directe, du reste, le prouve au besoin; il est d'évidence, dis-je, que les vermisseaux entassés
diminuent d'un jour à l'autre de vigueur. Il suffit des effets d'un jeûne prolongé, sans compter les désordres
d'une blessure s'aggravant. La larve qui naît au fond a donc à côté d'elle, dans son âge tendre, les vivres de
péril moindre, les plus vieux, les plus débilités par conséquent. À mesure qu'elle avance dans le tas, elle
trouve un gibier plus récent, plus vigoureux aussi, mais l'attaque se fait sans danger parce que les forces sont
venues.
Ce progrès du plus mortifié à celui qui l'est moins, suppose que les vermisseaux ne troublent pas leur ordre de
superposition. C'est ce qui a lieu en effet. Mes prédécesseurs dans l'histoire des Odynères ont tous remarqué
l'enroulement en forme d'anneau qu'affectent les vers servis à la larve. «La cellule, dit Réaumur, était occupée
par des anneaux verts, au nombre de huit à douze. Chacun de ces anneaux consistait en une larve vermiforme,
vivante, roulée et appliquée exactement par le côté du dos contre la paroi du trou. Ces vers ainsi posés les uns
au-dessus des autres, et même pressés, n'avaient pas la liberté de se mouvoir.»
Je constate, à mon tour, des faits semblables dans mes deux douzaines de vermisseaux. Ils sont enroulés en
forme d'anneau; ils sont empilés l'un sur l'autre, mais avec quelque confusion dans les rangs; de leur dos, ils
touchent la paroi. Je n'attribuerai pas cette courbure annulaire à l'effet du coup d'aiguillon très probablement
reçu car jamais je ne l'ai constatée dans les chenilles opérées par les Ammophiles; je crois plutôt que c'est une
pose naturelle du ver pendant l'inaction, de même que l'enroulement en volute est naturel aux Iules. Dans ce
bracelet vivant, il y a tendance au retour vers la configuration rectiligne; c'est un arc bandé qui fait effort
contre l'obstacle qui l'entoure. Par le fait même de son enroulement, chaque ver se maintient donc à peu près
en place, en pressant un peu du dos contre la paroi; et il s'y maintient alors même que la cellule se rapproche
de la verticale.
D'ailleurs la forme de la loge a été calculée en vue de pareil mode d'emmagasinement. Dans la partie voisine
de l'entrée, partie que l'on pourrait appeler la soute aux vivres, la cellule est cylindrique, étroite, de façon à ne
présenter que le moindre large possible aux anneaux vivants, ainsi retenus en place sans pouvoir glisser. C'est
là que les vermisseaux sont empilés, serrés l'un contre l'autre. À l'autre bout, vers le fond, la cellule se renfle
en ovoïde pour laisser à la larve ses coudées franches. La différence est très sensible dans les deux diamètres.
Vers l'entrée, je trouve quatre millimètres seulement; vers le fond, j'en trouve six. Au moyen de cette inégalité
d'ampleur, le logis comprend deux pièces: en avant, le magasin à vivres; en arrière, la salle à manger. La
spacieuse coupole des Eumènes ne permet pas semblable aménagement: les pièces de gibier y sont entassées
en désordre, les plus vieilles pêle-mêle avec les plus récentes, et toutes non enroulées, mais seulement
infléchies. La gaine ascensionnelle remédie aux inconvénients de cette confusion.
Remarquons encore que le tassement des vivres n'est pas le même d'une extrémité à l'autre de la brochée de
l'Odynère. Dans les cellules dont les provisions ne sont pas encore entamées ou commencent à l'être, je
constate ceci: au voisinage de l'oeuf ou de la larve récemment éclose, en cette partie que je viens d'appeler la
salle à manger, l'espace est incomplètement occupé; quelques vermisseaux s'y trouvent, trois ou quatre, un peu
isolés du tas et laissant du large pour la sécurité tant de l'oeuf que de la jeune larve. Voilà le menu des
premiers repas. S'il y a péril aux bouchées du début, les plus chanceuses de toutes, le cordon sauveteur fournit
un appui de retraite. Plus avant, le gibier s'entasse à rangs pressés, la pile des vermisseaux est continue.
La larve, maintenant un peu forte, s'insinuera-t-elle sans prudence dans l'amas? Oh! que non. Les vivres sont
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consommés par ordre, des inférieurs aux supérieurs. La larve tire à elle, dans sa salle, un peu à l'écart, l'anneau
qui se présente, le dévore sans danger d'être incommodée par les autres, et de couche en couche consomme
ainsi la brochée de deux douzaines, toujours dans une parfaite sécurité.
Revenons sur nos pas et finissons par un court résumé. Le grand nombre de pièces servies dans une même
cellule et leur paralysie très incomplète, compromettent la sécurité de l'oeuf de l'hyménoptère et de sa larve
naissante. Comment le péril sera-t-il conjuré? Voilà le problème, à solutions multiples. L'Eumène, avec son
fourreau qui permet à la larve de remonter au plafond, nous en donne une; l'Odynère à son tour, nous donne la
sienne, non moins ingénieuse et bien plus compliquée.
Il convient d'éviter à l'oeuf ainsi qu'à la larve venant d'éclore, le périlleux contact du gibier. Un fil de
suspension résout la difficulté. Jusque-là, c'est la méthode adoptée par les Eumènes; mais bientôt la jeune
larve, un premier vermisseau mangé, se laisse choir du fil qui lui donnait appui pour se contracter à l'écart.
Alors commence, pour son bien-être, un enchaînement de conditions.
La prudence exige que la très jeune larve attaque d'abord les vermisseaux les plus inoffensifs, c'est-à-dire les
plus mortifiés par l'abstinence, enfin les vermisseaux mis en cellule les premiers; elle exige, en outre, que la
consommation progresse des pièces les plus vieilles aux pièces les plus récentes, pour avoir jusqu'à la fin du
gibier frais. Dans ce but, une étrange exception est faite à la règle générale: l'oeuf est pondu avant de procéder
à l'approvisionnement. Il est pondu au fond de la cellule; de cette manière les vivres entassés se présenteront à
la larve dans l'ordre d'ancienneté.
Ce n'est pas assez; il importe que les vermisseaux ne puissent, en se mouvant, changer leur ordre de
superposition. Le cas est prévu: la soute aux vivres est un cylindre étroit où le déplacement est difficile.
Cela ne suffit pas: la larve doit avoir assez d'espace pour se mouvoir à l'aise. La condition est remplie: en
arrière, la cellule forme salle à manger relativement spacieuse.
Est-ce tout? Pas encore. Cette salle à manger ne doit pas être encombrée comme le reste de la loge. On y a
veillé: un petit nombre de pièces compose le service du début.
Sommes-nous à la fin? Pas du tout. En vain le garde-manger est un étroit cylindre, si les vermisseaux s'étirent,
ils glisseront en long et viendront troubler le nourrisson dans sa retraite de l'arrière-logis. On y a paré: le gibier
choisi est une larve qui d'elle-même se roule en bracelet, et par sa propre détente se maintient en place.
Voilà par quelle série de difficultés ingénieusement levées, l'Odynère parvient à laisser descendance. Ce que
nous lui reconnaissons d'exquise prévoyance confond déjà l'esprit; que serait-ce si rien n'échappait à nos
regards obtus!
L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit à petit, d'une génération à la suivante, par une longue suite
d'essais fortuits, de tâtonnements aveugles? Un tel ordre naîtrait-il du chaos; une telle prévision, du hasard;
une telle sapience, de l'insensé? Le monde est-il soumis aux fatalités d'évolution du premier atome
albumineux qui se coagula en cellule; ou bien est-il régi par une Intelligence? Plus je vois, plus j'observe, et
plus cette Intelligence rayonne derrière le mystère des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter
d'abominable cause-finalier. Très peu m'en soucie: l'un des signes d'avoir raison dans l'avenir, n'est-ce pas
d'être démodé dans le présent?
VII
NOUVELLES RECHERCHES SUR LES CHALICODOMES
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Ce chapitre et le suivant devaient être dédiés, sous forme de lettre, à l'illustre naturaliste anglais qui repose
maintenant à Westminster, en face de Newton, à Charles Darwin. Mon devoir était de lui rendre compte du
résultat de quelques expériences qu'il m'avait suggérées dans notre correspondance, devoir bien doux pour
moi, car si les faits, tels que je les observe, m'éloignent de ses théories, je n'ai pas moins en profonde
vénération sa noblesse de caractère et sa candeur de savant. Je rédigeais ma lettre quand m'arriva la poignante
nouvelle: l'excellent homme n'était plus; après avoir sondé la grandiose question des origines, il était aux
prises avec l'ultime et ténébreux problème de l'au-delà. Je renonce donc à la forme épistolaire, contresens
devant la tombe de Westminster. Une rédaction impersonnelle, libre d'allures, exposera ce que j'avais à
raconter sur un ton plus académique.
Un trait, entre tous, avait frappé le savant anglais dans la lecture du premier volume de mes Souvenirs
entomologiques: c'est la faculté que possèdent les Chalicodomes de savoir retrouver leur nid après avoir été
dépaysés à de grandes distances. Qu'ont-ils pour boussole dans ce voyage de retour, quel sens les guide? Le
profond observateur me parlait alors d'une expérience qu'il avait toujours désiré de faire sur les pigeons, et
qu'il avait toujours négligée, absorbé par d'autres préoccupations. Cette expérience, je pouvais la tenter avec
mes hyménoptères. L'insecte remplaçant l'oiseau, le problème restait le même. J'extrais de sa lettre le passage
concernant l'épreuve à essayer:
«Allow me to make a suggestion in relation to your wonderful account of insects finding their way home. I
formerly wished to try it with pigeons; namely, to carry the insects in their paper cornets about a hundred
paces in the opposite direction to that which you intended ultimately to carry them, but before turning round
to return, to put the insects in a circular box with an axle which could be made to revolve very rapidly first in
one direction and then in another, so as to destroy for a time all sense of direction in the insects. I have
sometimes imagined that animal may feel in which direction they were at the first start carried.»
En somme, Charles Darwin me propose d'isoler mes hyménoptères chacun dans un cornet de papier, ainsi que
je le faisais dans mes premières expériences, et de les transporter d'abord à une centaine de pas dans une
direction opposée à celle que je me propose de suivre en dernier lieu. Les captifs sont alors mis dans une boîte
ronde qui tourne rapidement sur un axe, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre. Ainsi sera détruit chez
eux, pour un certain temps, le sens de la direction. La rotation propre à désorienter étant terminée, on revient
sur ses pas et l'on gagne le point où doit s'effectuer la mise en liberté.
La méthode d'expérimentation me parut très ingénieusement conçue. Avant d'aller à l'ouest, je me dirige à
l'est. Dans l'obscurité de leurs cornets, et par cela seul que je les déplace, mes prisonniers ont le sentiment de
la direction que je leur fais suive. Si rien ne venait troubler cette impression du départ, l'animal l'aurait pour
guide à son retour. Ainsi s'expliquerait la rentrée au nid de mes Chalicodomes dépaysés à trois et quatre
kilomètres de distance. Mais lorsque les insectes sont assez impressionnés par le déplacement à l'est,
intervient la rotation rapide dans un sens puis dans l'autre, alternativement. Désorienté par cette multiplicité de
circuits inverses, l'animal n'a pas connaissance de mon retour et reste sous l'impression du début. Je le
transporte maintenant à l'ouest alors qu'il lui semble cheminer toujours vers l'est. Sous cette impression,
l'animal doit être dérouté. Rendu libre, il s'envolera à l'opposé de sa demeure, qu'il ne retrouvera jamais.
Ce résultat me paraissait d'autant plus probable que j'entendais répéter autour de moi, par les gens de la
campagne, des faits bien propres à confirmer mes espérances. Favier, l'homme impayable pour ce genre de
renseignements, me mit le premier sur la voie. Il me raconta que, lorsqu'on veut déménager un chat d'une
ferme dans une autre assez éloignée, on le met dans un sac que l'on fait rapidement tourner au moment du
départ. On empêche ainsi l'animal de revenir à la maison quittée. Bien d'autres, après Favier, me répétèrent la
même pratique. À leur dire, la rotation dans un sac était infaillible; le chat dérouté ne revenait plus. Je
transmis en Angleterre ce que je venais d'apprendre; je racontai au philosophe de Down comment le paysan
avait devancé les investigations de la science. Charles Darwin était émerveillé; je l'étais aussi, et nous
comptions l'un et l'autre presque sur un succès.
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